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01/12/2005

Barbara Monestier et Evelyne Pisier

Une adoption peut-elle être réussie ?


Au début de l'année, la politologue Evelyne Pisier a publié Une question d'âge, chez Stock dans lequel elle levait un tabou sur difficulté d'avoir des relations pacifiées avec ses enfants adoptés. Comme un miroir, Barbara Monestier, adoptée à 4 ans et demi au Chili, signe un témoignage Dis merci! chez Anne Carrière.

Vous pourriez être la fille et la mère. Quel effet cela vous fait-il de vous rencontrer ?


Barbara Monestier: J'avais peur de lire Evelyne Pisier. Mais cela m'a permis de comprendre ma mère, de saisir mes propres maladresses. Si chacune avait pu savoir ce qui se passait dans la tête de l'autre, quel gâchis on aurait pu éviter!

Evelyne Pisier: Je ne sais pas si le gâchis est évitable. J'ai lu avec émotion le livre de Barbara. Le mien est dur pour moi-même, dur pour les parents. Nous vivons dans un système terriblement hypocrite où la culpabilité est entretenue des deux côtés. Combien disent à l'enfant: «Tu te rends compte de la chance que tu as, tu devrais être plus gentille!» C'est intolérable dans l'autre sens: «Ce n'est pas très grave que votre enfant ne réussisse pas, de toute façon vous n'êtes pas sa vraie mère!»

C'est l'adoption qui est un traumatisme, ou l'abandon?


B. M.: Pour les parents, c'est l'abandon, alors que pour les enfants, c'est d'abord l'adoption. J'en garderai des séquelles toute ma vie. J'étais abandonnée, mais jusqu'à 4 ans et demi, je ne me suis pas posé de question. C'est quand l'adoption est arrivée que j'ai été déchirée. J'arrive seulement aujourd'hui à émettre l'idée que l'abandon est la source principale de mes problèmes.

Vous parlez de vos parents comme des «preneurs d'enfants». Vous sentiez-vous volée ?


B. M.: J'étais dans mon foyer d'accueil, où tout se passait bien. Quand ils sont venus, je n'ai pas compris. Je n'avais jamais vu autant de tendresse, autant de regards posés sur moi. Tout cet amour m'a paru louche. Les parents doivent prendre conscience que la révolte de leur enfant va dépasser leur entendement. L'enfant finira par s'épuiser, avant eux.

Evelyne Pisier, vous aviez en tête, avant d'adopter, que vous alliez être dépassée ?


E. P.: Non, pas du tout. Barbara parle d'une situation un peu différente de celle que je décris, dans la mesure où elle a été adoptée tard, à 4 ans et demi. C'est plus traumatisant, puisqu'on a l'impression de vivre un double abandon. Mais quand on est parent, qu'on voit des petits accrochés aux grilles, la culpabilité n'est pas la même. On se dit: «Pourquoi celui-là et pas les autres?»

Barbara, vous pensez qu'il vaut mieux adopter des enfants plus petits ?
B. M.: Cela dépend de la raison pour laquelle on adopte. Si c'est parce qu'on considère qu'on a un trop-plein de bonheur, trop de chance, et qu'on veut les partager, non se valoriser, pourquoi ne pas adopter des enfants grands? Dans ce cas, les parents sauront ne rien attendre de l'enfant qu'ils auront. Ils accepteront ces phrases qu'on leur jette: «Vous vous croyez les meilleurs? Ça y est, vous sauvez le monde?» Cette idée qu'il y a des gens qui font pour nous des choses extraordinaires, et qu'on est infichu de le reconnaître, nous renvoie à notre nullité personnelle.

Faut-il obliger institutionnellement les parents à se préparer ?


B. M.: Ils pourraient rencontrer d'autres familles adoptives. C'est déjà bien qu'on essaie de vérifier s'ils sont aptes à l'adoption. Ce n'est pas facile d'élever un enfant qui vient d'ailleurs. Il y a une double personnalité chez les adoptés: ils réagissent un jour comme ci, un jour comme ça, c'est dû à leur monde parallèle. C'est comme une vie qui marche à côté de nous, celle qui aurait pu être possible - si on avait été pauvre, si on était resté au pays - et qui nous fait du mal. On le reproche à nos parents: si j'étais restée là-bas, j'aurais peut-être été plus heureuse... Les enfants biologiques, eux, se rebellent sur du présent, du concret, pas sur du fantasme.

Evelyne Pisier, avez-vous été suffisamment préparée ?


E. P.: Je ne pense pas du tout qu'il faille préparer les parents. Cela ne doit pas être une norme institutionnelle. L'Etat et les institutions doivent s'occuper d'éviter les trafics. Pour le reste, venir vérifier si on est apte à adopter, c'est démentiel. On ne demande jamais à un parent alcoolique, pédophile, s'il est apte à faire un enfant. La préparation psychologique ne servirait à rien. Chacun fait, croit faire comme il faut. On commet beaucoup plus de dégâts en répétant que l'adoption est quelque chose de très dangereux, qu'il faut la surveiller. L'enfant n'est pas malheureux d'être adopté, mais d'être différent. A part ça, il y a des enfants biologiques qui ne vont pas bien et des enfants adoptés qui vont mieux qu'eux.

Les psys affirment qu'il faut dire la vérité aux enfants adoptés, qu'en pensez-vous ?


E. P.: J'ai été très frappée par votre colère, Barbara, quand on vient vous chercher sur l'adoption. Vous tentiez de la cacher, vous n'aviez pas envie qu'on vous en parle?

Dès l'âge de 9 ans, vous déclarez à tous que vous êtes aveyronnaise !


B. M.: On me disait: «Il paraît que t'es chilienne?» ou «Tu es française?» C'était trop. A un moment, j'ai choisi l'Aveyron, où ma famille paternelle avait une maison. Parce que je m'y sentais bien, parce que les gens du Sud me ressemblaient un peu plus. J'entendais tout et son contraire sur l'importance du sang. Par exemple, je tombais sur un dessin animé dans lequel l'enfant n'a pas vu ses parents depuis tout petit, soudain les retrouve, et tac! comme s'il y avait une sonde dans le sang, ça y est, ils s'aiment! Deux minutes après, je voyais un téléfilm où le plus important n'est pas le lien du sang, mais l'amour. On est complètement paumé: «Ma vraie mère, c'est qui?» A cause de cela, j'avais une grande tendance à jouer du vrai et du faux. C'est drôle, c'est la première fois que j'ose le dire.

Que vous glissiez dans le mensonge ?


B. M.: Je l'évitais autant que je pouvais, parce que je percevais mes failles, tout en les vivant. C'est pour cela que je me suis haïe autant.

Vous dites que votre mère ne vous a jamais parlé du problème d'infertilité. Si elle l'avait fait, vous n'auriez pas autant souffert ?


B. M.: J'attendais une autre réponse. Moi, j'étais adoptée parce que j'avais mon petit handicap personnel, l'abandon. Je voulais savoir pourquoi eux m'avaient adoptée, quel était le petit truc qui ne collait pas chez eux.

Vous leur reprochez de vous avoir fait croire que l'adoption était un cadeau que votre mère vous faisait, alors qu'en réalité c'était vous qui lui faisiez un cadeau ?


B. M.: L'adoption, quoi qu'on en dise, malgré toute la volonté et le bon cœur, ce n'est pas une démarche naturelle. Cela demande des efforts. Du côté de l'enfant, c'est clair, net, précis. Il a été abandonné. Et chez les parents, c'est quoi?

E. P.: Je suis d'accord avec Barbara, il faut tout dire aux enfants. Mais je ne crois pas que tout dire arrange quoi que ce soit. Imaginez que les parents disent à l'enfant: «Voilà, on était stériles». Immédiatement, au moment où l'enfant va mal, il croira qu'il a été adopté à défaut. Dans tous les cas, on est piégé!

Est-ce que l'adoption peut être autre chose qu'une histoire d'amour ratée? Barbara, vous écrivez que c'est «une tentative de réconciliation entre deux souffrances qui échoue presque tout le temps» ...


B. M.: J'espère que cela peut être autre chose! Mon père a su réagir. Je lui ai envoyé des trucs si violents à la figure! Très naturel, il me montrait qu'il était là, juste là. Je lui lançais encore plus violemment: «Mais tu ne peux rien faire!» Un jour, il a eu l'honnêteté de me regarder en disant: «Je ne peux rien. Toi, en revanche, tu ne peux pas m'empêcher de t'aimer.» Voilà. Cela ne m'empêchait pas d'aller me taper dans les murs après! Mais cela m'a toujours donné la force d'éviter la rupture, les grosses conneries.

E. P.: Il y a des échecs provisoires, qui se transforment en réussites, Barbara, vous le prouvez. L'idée que l'adoption échoue toujours est d'autant plus dangereuse qu'elle est exploitée par l'institution idéologique dominante. Quand la Ddass vient vous voir, elle prévient: «Attention, on vient vous éviter une adoption ratée.» Quinze ans après, elle rappelle: «Vous voyez, vous faites partie des statistiques des adoptions ratées.» On ne dit jamais cela à des parents biologiques.

Vous dites que tous les enfants adoptés ont un rapport compulsif à l'alimentation, à la drogue, à l'alcool...


B. M.: Ils y sont plus sujets que les autres. En tout cas, de façon plus consciente, par provocation. Les autres touchent à la drogue pour fuir quelque chose, mais nous, les adoptés, c'est pour prouver que les parents ont tout raté et que nous sommes nuls.

E. P.: L'enfant adopté qui a ce genre de troubles se retourne souvent contre sa mère: «Pourquoi tu ne m'en as pas empêché? Si tu m'avais mieux aimé, tu ne m'aurais pas laissé sombrer.»

C'est plus dur avec la mère?


E. P.: L'abandon par une mère est considéré comme criminel, alors que la société porte un regard indulgent sur le père. Et l'enfant en veut à la mère plus qu'au père.

B. M.: C'est elle qui nous a portés durant neuf mois, elle qui accouche. Quand Marta, ma mère biologique, m'a dit que mon père était vraiment un sale type, je me suis posé la question: ai-je vraiment envie de fantasmer sur l'idée que j'ai dans mes gènes un truc pourri? Pour qu'un jour de détresse, je me dise: t'es comme ça, parce ton père biologique était pourri? Non. Moi, je vois des femmes enceintes, c'est beau.

Que faudrait-il faire pour que cela se passe mieux ?
E. P.: Je ne suis pas très optimiste. Le problème ne vient pas seulement des institutions, mais d'une société qui vit sur l'idée de la supériorité du biologique. Avant, il y avait un fossé entre les légitimes et les bâtards. Maintenant, on retrouve cette crispation entre les adoptés et les «vrais», comme on dit. Je trouve ça tragique. Il m'est arrivé d'entendre des choses terribles: «Mais pourquoi tu ne les rends pas?» C'est ahurissant. Est-ce que l'on dit à des parents biologiques qui ont de gros problèmes avec leur enfant: «Pourquoi tu ne t'en débarrasses pas?»

Barbara, avez-vous entendu cela ?


B. M.: Ma mère adoptive avait fait des démarches pour me placer. Heureusement, le juge des enfants a dit: «Mais Barbara va très bien!» Je l'ai su tard, en fouillant. Quand j'ai découvert la lettre, j'en ai voulu à ma mère de ne pas m'avoir dit que la Ddass et le juge avaient considéré que le placement ne se justifiait pas. Parce que ma mère raconte quand même que je l'ai battue! Alors que j'avais des crises de nerfs, de colère. Quand cela arrive, on ne tape sur personne, on tape sur ce qui vous tombe sous la main, soi-même, les autres. J'ai longtemps pensé que j'étais un monstre.

Passé un laps de temps, on ne peut pas revenir sur une adoption ?


E. P.: Non, mais on peut placer l'enfant. Le juge ou les parents peuvent le demander. Comme pour n'importe quel enfant, mais cela ne fait pas le même effet. Vous êtes renvoyé à la case départ.

B. M.: Je pourrais avoir la double nationalité, parce que j'ai toujours ma carte d'identité chilienne. Il suffit que j'aille avec ce document au consulat du Chili. Des gens me disent: «Tu te rends compte de la chance que tu as: tu peux être chilienne et française! C'est un pays merveilleux.» Mais je ne veux plus être écartelée. Ma mère biologique, c'est sûr, m'aurait reprise. Je n'ai pas fait ce choix. Elle a eu une réaction démesurée, des gestes très affectifs que ma mère ne me donne pas et que je lui réclame.

Votre mère biologique a donc été d'accord pour vous rencontrer...


B. M.: Elle avait très peur, elle était en larmes. Tout le monde a été génial avec moi, adorable, des deux côtés, je devrais être la plus heureuse du monde.

Vous avez compris pourquoi elle vous avait abandonnée ?


B. M.: Elle m'a dit qu'elle ne m'avait jamais oubliée. J'ai une sœur au Chili qui est au courant de mon existence. Cela leur arrivait de parler de moi. Ma mère se sentait coupable, cela m'a rassurée, elle ne s'est pas débarrassée de moi, et basta! J'ai souvent pensé à l'avortement que ma mère aurait pu préférer. Dans mes tentatives de suicide, je me disais: je m'auto-avorte. Quand je suis repartie, ma mère m'a dit: «Je suis contente que tu aies fait cette démarche, tu m'as pardonnée et Dieu m'a pardonnée.» Cela voulait dire: «Voilà, je peux vivre sereinement et toi aussi.»

E. P.: C'est une belle histoire. Et vous avez eu beaucoup de chance. Malheureusement, 80% des enfants abandonnés à l'étranger n'ont aucune possibilité de retrouver les traces de leurs parents.

Barbara, vous n'êtes pas très favorable à l'adoption par des couples gays. Pourquoi ?


B. M.: Je ne suis pas viscéralement contre. J'en ai déjà parlé avec d'autres enfants adoptés, et quelques amis homosexuels. Je sais juste que l'enfant adopté en veut beaucoup à sa mère adoptive et que la figure paternelle permet de créer un lien précieux. Cela ne veut pas dire que des homosexuels seront des mauvais parents, je dis juste que cela risque de tout compliquer.

E. P.: Je ne vois pas au nom de quoi on fixerait une nouvelle norme, sans enquête, sans statistique. Je suis toujours terrifiée par l'hypocrisie, les non-dits aussi bien législatifs qu'idéologiques: aujourd'hui, les homosexuels peuvent adopter en tant que célibataires. Par ailleurs, il y a des familles qui ont adopté des enfants et qui se séparent, c'est la vie: la femme revit soit avec une femme, soit un homme, cela arrive. A l'échelle de la planète, les enfants victimes de pédophilie ou de maltraitance sont beaucoup plus nombreux que ceux qui souffrent de leurs fantasmes d'enfants adoptés, fût-ce par des homosexuels!

Ecrivains - Entretien - L'Express du 24/11/2005.

 

- La fille adoptée et la mère adoptante.

Source: Le Monde.

Commentaires

Epreuves d'amour

Enfants agressifs, mutiques, imprévisibles... Les familles adoptives traversent parfois des zones de turbulences


Quand Luc était petit, son père s'amusait à lui faire peur dans le noir: «Bouh!» Le flop. Le garçon ne riait pas, ne pleurait pas. Il restait figé dans la pénombre. Impassible. «On aurait dit un extraterrestre!» confie aujourd'hui son père, David *. C'est là qu'il aurait dû s'alarmer, dit-il, se douter qu'à 3 ans et demi ce n'était pas normal pour un enfant de n'avoir peur de rien. «Passif, hyperadaptable, Luc ne nous posait aucun problème», poursuit le père. Les amis du couple s'étonnaient devant ce petit ange si sage et maniaient l'euphémisme avec subtilité: quel fils facile, docile, tranquille! Ces mots-là, plutôt que ces maux-là: le garçon avait l'air éteint, il était absent.


Tout le monde voulait tellement y croire à leur conte de fées mâtiné d'exotisme, à ce «coup de foudre réciproque» que célébrait David. Il y a quinze ans, cet ingénieur et sa femme ont adopté Luc, âgé de 2 ans, dans un orphelinat de Madagascar. «Ma femme a ressenti dans ses tripes que c'était son fils», raconte-t-il. En lui offrant son amour et son arbre généalogique, le couple est persuadé que Luc aussi l'adoptera. Mais, à la maison, la greffe ne prend pas. Le petit ne manifeste aucun signe d'affection. Il se blottit dans les bras du facteur qui croise son chemin; ceux de ses parents n'ont qu'à étreindre le vide. Soudain, à l'adolescence, Luc se rebelle, insulte les profs, détruit les objets. On ferme à clef la porte de la chambre parentale pour empêcher le garçon de fouiller les tiroirs. La naissance de sa sœur, il y a quatre ans, précipite les choses: on le place en internat. L'ado finit par revenir à la maison, où un éducateur vient une fois par semaine. «On tient, mais tout juste, confie le père. Notre objectif est d'amener notre fils à sa majorité sans trop de dégâts collatéraux. Pour ce qui est de l'affectif, on n'attend plus grand-chose.»

Secouer le lien parental pour vérifier sa solidité

Ce sont des enfants colériques et imprévisibles, dont on ne parlait pas en France il n'y a encore pas si longtemps. Des crises qu'on taisait, des échecs qu'on cachait. Comme si les mauvaises notes, les fugues et les portes qui claquent étaient l'apanage des enfants biologiques. Leur devoir de réserve vissé au corps, les parents adoptifs, chahutés par les tourments identitaires de leurs ados, aussi mutiques ou révoltés que les autres, étaient condamnés à faire bonne figure, parce qu'il ne fallait pas écorcher le rêve des adoptants - ils sont 23 000 en France à avoir décroché l'agrément, pour seulement 5 000 adoptions chaque année - parce qu'une pudeur bien-pensante leur interdisait de parler vrai. «L'adoption, dans l'imaginaire collectif, est une variante du conte de fées: ils adoptèrent, ils furent heureux et aimèrent beaucoup l'enfant.» C'est Cécile Delannoy, une mère adoptive, qui le dit. Comme Evelyne Pisier, elle aussi égratigne cette vision idyllique après avoir mené son enquête loin des idéologies - Au risque de l'adoption (La Découverte): si la majorité des adoptés ne posent aucun problème, dit-elle, d'autres réagissent, surtout à l'adolescence, par des comportements excessifs et destructeurs.


Pas un câlin ni un bonjour: Manu râle sur tout au petit déjeuner. Pain trop dur, pain trop mou, chocolat chaud, froid. A 14 ans, il perturbe les cours, aligne les bobards au collège et fait passer ses parents pour des bourreaux auprès de l'infirmière. Sa mère adoptive est à bout de nerfs: «Il m'arrive d'avoir peur de ne pas tenir le coup!» Une autre, à propos de sa fille, âgée de 16 ans: «Ses onze premières années furent un grand bonheur. Son comportement a changé en quelques mois: psys, placement judiciaire, hôpital de jour, elle a tout connu!»


On s'attendait à une chape de plomb, à des témoignages glanés au compte-gouttes. Pas du tout. Les parents adoptifs parlent. Si rien ne va plus, ils le disent. Bien sûr qu'ils aiment leurs enfants du bout du monde: il n'y a que de l'amour dans ces carambolages éducatifs. Pourtant, le fait est là. Les familles adoptives traversent, elles aussi, une zone de turbulences. Parfois à 10, 11 ans, tout bascule. Les ados adoptés rejettent l'école et l'autorité. Marqués par l'abandon, ils secouent plus fort le lien parental pour en vérifier la solidité. Une tornade plus violente qu'une crise d'adolescence s'abat alors sur la famille. Un quart des ados du service de pédopsy à l'hôpital de la Timone, à Marseille, où exerçait le Pr Marcel Rufo, sont adoptés, 12% à Saint-Etienne, dans le service du Pr Maurice Berger, et un quart dans la petite structure de la Fondation d'Auteuil, créée pour les jeunes les plus perturbés.


Les vols d'argent, les bris de meubles et les répudiations verbales émaillent le quotidien de ces parents engloutis dans la douleur: «T'es pas mon père!» Comme les renvois successifs de l'école. «Je vois des couples épuisés, j'entends des histoires qui prennent plus des allures de naufrage que de voyage! témoigne la psychanalyste Sophie Marinopoulos, qui dirige à l'hôpital de Nantes une consultation spécialisée. Certains veulent rendre leurs enfants. Environ 3% des enfants adoptés sont placés. Il y a aujourd'hui un hymne à l'adoption sur un mode très people, mais, hélas! tout n'est pas rose! Des petits sont en vie mais morts dans la tête. Leurs parcours sont si dramatiques qu'ils ne peuvent s'attacher à quiconque.»

L'adoption se tricote avec trois fils

Dans les pays anglo-saxons, où la question de la post-adoption est devenue banale, les psys et les associations ont donné un nom à cette pathologie de l'enfant qui aurait été rendu malade par son abandon initial: les «troubles de l'attachement». Les «TA», disent les parents qui se raccrochent à cette explication rationnelle: leur fils souffre de son passé, la famine, la guerre, la misère, pas de sa vie actuelle. Leur bonne volonté et leur amour ne suffisent pas. «Cela peut être le cas d'enfants ayant vécu en pouponnière, en orphelinat et qui ont connu des séparations répétées, explique la psychiatre Elisabeth Fortineau-Guillorit, qui dirige à Paris l'association Enter-l'Arbre vert, destinée à aider les familles adoptives. Ils développent des signes de carence affective qui les empêchent de tisser une bonne relation avec des parents adoptifs.»


Une association d'aide aux parents adoptifs, Pétales, inspirée d'une pionnière belge, tente depuis deux ans de faire admettre en France cette nouvelle pathologie. Parmi 300 adhérents, 40% ont réclamé le placement de leur enfant. Lâchez ce mot, «TA», dans l'Hexagone et les esprits se cabrent. «Ne mettons pas tout sur le dos de l'adoption! supplie la mère d'une ado adoptée à 3 ans en Colombie. Je connais des familles où les ados se droguent, picolent, qui ne sont pas adoptés. Et tous les adoptés ne sont pas malheureux!» Pour la plupart des psys, le syndrome de carences affectives existe, mais ne doit pas devenir une étiquette commode pour tout expliquer. «Il ne faut pas en faire un symptôme à part qui ne serait dû qu'aux enfants, car cela empêcherait les parents de s'interroger sur ce qui leur arrive, souligne la pédopsychiatre Fanny Cohen-Herlem, qui a publié L'Adoption (éd. Biotop). Une adoption se tricote avec trois fils: l'histoire du père, de la mère et celle de l'enfant. Tous les petits ne sont pas adoptables et les parents, malgré leurs qualités, ne sont pas toujours aptes à adopter un enfant qui a souffert.»


L'adolescence, c'est le test: ça passe ou ça casse. Adoptés ou non, tous les ados éprouvent la solidité du lien pour savoir s'ils peuvent se séparer de leurs parents sans causer de rupture. C'est plus douloureux pour les adoptés, qui doivent se séparer de deux familles: l'une imaginaire, de naissance, et l'autre réelle, qui les a accueillis. «Leur besoin d'être rassurés et leur quête identitaire les amènent à questionner leurs origines, explique Elisabeth Fortineau-Guillorit, pour comprendre le pourquoi de leur abandon, combler les plages manquantes de leur histoire, afin d'en faire le deuil.» Si les parents tiennent le cap, cela finit par s'arranger. Le problème, c'est que les couples sont seuls face à leur immense souffrance. La France s'est longtemps focalisée sur le parcours du combattant qui précède l'adoption, leur laissant le soin de se débrouiller avec le couffin, les coutumes et la culture du petit adopté qui vient de loin: en vingt-cinq ans, le nombre d'adoptions à l'étranger a été multiplié par quatre.


Dans le rapport qu'elle vient de remettre à Jacques Chirac, Claire Brisset, défenseure des enfants, préconise de créer des structures dans tout le pays pour épauler ces familles. Il existe un prototype, à l'hôpital de Dijon, où une consultation de pédiatrie est destinée aux enfants d'outre-mer. «Je vois des parents isolés, poussés à bout, explique le Dr Jean-Vital de Monléon, mais aussi de petits miracles, grâce à la stupéfiante capacité de réparation des enfants.» Il évoque cette petite Colombienne qui était infernale dans son pays avec ses futurs parents. Elle avait besoin d'être rassurée. Au moment de prendre l'avion, après plusieurs semaines passées à l'amadouer, le couple lui a acheté une valise. La petite a compris que ceux-là ne la lâcheraient plus. Elle s'est enfin adoucie. Le pédiatre a voulu baptiser ce signe d'espoir qu'il partage désormais avec tous les autres parents: c'est devenu le syndrome de l'aéroport de Bogota. L'adoption est aussi l'histoire formidable d'une guérison affective.

Écrit par : Maria Huret | 09/12/2005

Bonjour,
J'ai connu les mêmes problèmes de délinquance avec mes deux enfants adoptés à l'âge de 6 ans. J'aimerais pouvoir écrire à Madame Evelyne Pisier.
Merci d'avance de votre réponse

Écrit par : DEBBANE | 07/09/2008