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« France | Appel à la solidarité contre un manquement aux droits élémentaire de l'homme et du citoyen | Page d'accueil | Arguments relatifs à la psychologie de l'enfant en défaveur d'une adoption par les couples homosexuels. Pr. Jean-Yves HAYEZ »

06/12/2005

L'enfant L'Oréal, et le goût de la grenadine | Docteur Jean-Paul Matot

Le débat sur l’ « homoparentalité » et l’adoption par des couples homosexuels pose des questions importantes à trois niveaux au moins.

 

Le premier niveau est celui des enfants directement concernés par la question de l’adoption.

Deux cas de figure méritent d’être distingués :

- soit il s’agit de l’enfant d’un couple de femmes, dont l’une l’a conçu, soit avec un « géniteur » de son choix, soit, le plus souvent maintenant, par procréation médicalement assistée (PMA). Dans cette situation où l’enfant vit déjà avec un couple de femmes comme seuls parents, et où sa tâche est de s’y adapter, une reconnaissance et une garantie sociale de son statut, que ce soit par adoption ou par une formule juridique équivalente, sécurise la situation de l’enfant et à ce titre semble favorable à sa santé psychique ; reste à questionner la légitimité, tant par rapport à l’enfant que sur le plan des conséquences sur l’organisation sociale, de cette application des PMA en dehors d’un problème de stérilité de couple ;

- soit il s’agit de « donner » un enfant à un couple homosexuel : l’expérience montre que l’adoption n’est pas chose facile, ni pour les parents, ni pour l’enfant. De ce point de vue, la légalisation, effective, de l’adoption par des personnes seules, est déjà très discutable. Pour l’enfant, le statut d’adopté, et la réalité d’avoir auparavant été abandonné, sont souvent associés à un sentiment, douloureux et difficile à admettre, d’être différent, de ne pas être « comme tout le monde », de ne pas « avoir des parents comme tout le monde ». Alors pourquoi faudrait-il que la société complique la vie à cet enfant déjà éprouvé en le mettant dans la situation d’avoir en outre à assumer la « différence » de ses parents d’adoption ?

L’enfant dans cette perspective « sert » à deux choses :

- à l’accomplissement personnel de l’adulte dans ses désirs de parentalité ;
- à la reconnaissance sociale d’une égalité de valeur et de statut supposée annuler la réalité des différences entre couples homo et hétérosexuels.

Il n’est pas question ici de la défense des droits de l’enfant, mais bien des besoins des adultes dont l’enfant est l’enjeu.

 

Ceci nous amène au second niveau, qui est celui des effets indirects, au niveau des évolutions sociales, des changements des représentations de la place de l’enfant.

La revendication d’une égalité de droit des couples homosexuels à la parentalité, que ce soit par le biais du droit à l’adoption ou par la revendication du droit aux PMA, n’est en effet que la partie émergente d’une question que nous ne pourrons plus éluder très longtemps : celle de la fonction et de la place de l’enfant dans notre société. Le grand mérite du débat sur l’adoption homosexuelle et de celui, qui se profile, sur la définition d’un cadre légal pour les procréations médicalement assistées, est d’ouvrir une réflexion sur les valeurs et les repères que notre société entend transmettre. On peut regretter de ce point de vue que les « communautés » homosexuelles apparaissent comme les trublions d’un ordre établi, alors que leur démarche ne fait que pousser jusqu’au bout une logique qui est à l’œuvre dans l’ensemble de nos démocraties occidentales.

Nous vivons dans une société où l’idéal gestionnaire (de Gaulejac, 2005) exerce sur l’individu, devenu « incertain » (Ehrenberg, 1998) une pression sans cesse croissante : la valeur d’un homme ou d’une femme s’établit selon des critères d’efficacité, de rendement, d’image. L’échec, ou même une performance moyenne, deviennent des menaces pour le sentiment d’exister. Il est donc essentiel pour l’individu « postmoderne » d’éviter toute frustration, toute déception, tout renoncement, en un mot éviter tout travail de deuil de la toute puissance. Cette survalorisation de la réalisation personnelle au détriment du collectif, de l’intérêt général, diminue d’autant le consensus social sur les règles régissant la sociabilité.

Cet impératif d’épanouissement personnel à tout prix a pour corollaire le fait que le couple se fait et se défait en fonction du désir et de ses aléas, et que les critères d’utilité ou de reconnaissance sociale perdent de leur valeur stabilisatrice. A la place, c’est aujourd’hui le fait d’avoir un enfant, d’être parent, qui désormais assure un statut et de ce point de vue fonde la famille. Nous sommes entrés dans l’ère de l’enfant « pour soi », de l’enfant comme agent d’une reconnaissance, d’un statut social. Cet enfant là est fortement investi comme objet narcissique de substitution, ce que j’appelle « l’enfant L’Oréal » : « un enfant, parce que je le vaux bien ».

La conséquence en est la position de « l’enfant roi », auquel on ne peut rien refuser, qu’il ne faut surtout pas frustrer, avec qui il ne faut pas entrer en conflit. On n’a pas la force de lui dire « non », et ce d’autant plus que ce « non » peut beaucoup moins qu’auparavant s’appuyer sur des règles et des traditions éducatives établies.

Les manifestations de cette primauté donnée à la satisfaction des désirs sur l’intériorisation de valeurs partagées, apparaissent chez ces enfants de deux – trois ans qui tyrannisent leurs parents et leurs institutrices, ou, chez les adolescents, dans ces décrochages scolaires de plus en plus nombreux, ainsi que dans la multiplication de ce que les psychiatres identifient comme « pathologies de l’agir » : toxicomanies, anorexies-boulimies, jeu pathologique, conduites délinquantes, …

Ces « nouveaux jeunes » risquent de se trouver en grande difficulté dans leur insertion sociale, avec un effet de dualisation de plus en plus marqué, où les familles qui ont les moyens – matériels et culturels – seront aussi celles qui pourront rendre compatible, non sans mal, l’omnipotence narcissique de leurs rejetons et les exigences de la réalité.

 

Le troisième niveau de questionnement concerne la place de la médecine dans ces évolutions sociales.

Par leur formation, médecins et psychologues sont portés à reconnaître et à traiter la souffrance individuelle, et non à s’interroger sur les dimensions sociales de l’exercice de leur art ; cela amène les gynécologues et leurs équipes à opérer un glissement du traitement des infertilités au soulagement des souffrances bien réelles que vivent les hommes et les femmes qui, assumant leur homosexualité, ne peuvent accéder à la parentalité, en faisant l’impasse sur les effets culturels des bouleversements symboliques qu’induit un tel glissement.

Les développements technologiques, dont on sait qu’ils précèdent désormais les évolutions culturelles – ce qui soit dit en passant pose un problème de fond à nos sociétés – mettent désormais les médecins dans une position de magiciens tout puissants.

Suivant en cela les principes de la médecine expérimentale, ils s’efforcent d’évaluer leur travail en s’appuyant sur des études qui, pour certaines, concluent qu’il n’y aurait pas de différences entre le développement psychologique d’enfants élevés par des couples homo ou hétérosexuels. Au-delà de réserves méthodologiques qui n’ont pas leur place ici, deux remarques s’imposent : premièrement, ces études ne peuvent rien nous dire des effets sur la structure sociale de ces changements des modèles de parentalité ; deuxièmement, il n’est pas besoin de faire des études savantes pour savoir que ce n’est pas la même chose pour un enfant d’avoir un couple parental de sexe différent ou de même sexe. La seule démarche pertinente et véritablement scientifique est de s’efforcer d’identifier en quoi ce n’est pas la même chose, et dans quelle mesure ce « pas la même chose » pose ou non un problème du point de vue du développement de l’enfant. Pour parvenir à différencier le sirop de menthe et de grenadine, il vaut mieux s’intéresser à leur goût qu’à leur teneur en sucre ou en conservateurs …

Docteur Jean-Paul Matot, Directeur du Service de Santé Mentale à l’Université Libre de Bruxelles (ULB)

Source : La Libre Belgique.

14:00 Écrit par collectif a & a dans Avis d'expert | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Jean-Paul Matot, homoparentalité, adoption | |  del.icio.us