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« Les attachements particuliers. Jean-François Chicoine et Johanne Lemieux. | Page d'accueil | Troubles de l'attachement. Johanne Lemieux. »

29/12/2005

Touchez pas à mon coeur. Johanne Lemieux.


"Bienvenue en zone de guerre...", dit Paula Pickle. Citation étrange, exagérée, voire même complètement farfelue … Cette Paula doit être complètement à côté de ses pompes pour oser parler en ces termes de son enfant et de sa vie de famille ! Vous avez raison: Paula était absolument à côté de ses pompes avant que sa fille adoptive ne soit finalement diagnostiquée comme souffrant d’un grave "désordre de l’attachement", avant que sa fille reçoive enfin une thérapie appropriée et que Paula et son conjoint s’initient à des méthodes éducatives très particulières pour aider leur petite à grandir normalement.


Les problémes et les troubles de l’attachement demeurent méconnus. Un enfant ne naît pas avec un trouble de l’attachement. L’étiologie de ce trouble n’est pas liée à la génétique, ni aux conditions de grossesse de la maman biologique. Les troubles ou désordres d’attachement s’expliquent par la multiplication des ruptures avec les adultes importants et significatifs pour l ‘enfant, à la négligence physique et affective, au stress dû à la violence et aux abus. On pourrait visualiser ces menaces vécues dans le prime enfance comme capable de sur-développer le cerveau "reptilien", celui de la survie et de sous –développer d’autres parties du cerveau, comme ceux du contrôle des émotions, des habiletés sociales, de la confiance envers autrui, notamment ici des segments des lobes frontaux. Ces réalités neurophysiologiques particulières rendent ainsi caduques plusieurs psychothérapies classiques qui font appel aux parties "sophistiquées" du cerveau.


Les troubles ou désordres de l’attachement doivent, comme toute autre problématique, être visualisés dans un continuum de gravité. Tous les enfants adoptés auront avec leurs parents adoptants des défis d’attachement : facilité exagérée avec les étrangers , attention éparpillée,etc Mais une petite minorité seulement auront des défis trop grands et assez graves pour être diagnostiqués comme souffrants d’un désordre de l’attachement. Il ne s’agit pas ici de défis normaux d’attachements parent-enfant, de ce nouvel arrivant qui va de sa mère à la gardienne autant qu’au facteur. Il ne s’agit pas des petits problèmes d’ajustements dans la période prévisible d’adaptation de 6 mois à un an après l’adoption. Il ne s’agit pas digressions comportementales comme les autres qui peuvent être réglés par les méthodes éducatives traditionnelles. Il s’agit d’un problème de santé mentale très complexe :un problème ou les parents adoptants ne sont pas "coupables" mais ou ils auront inévitablement la responsabilité de soigner. L’impact du trouble de l’attachement sur la santé mentale des parents est d’ailleurs indéniable, particulièrement sur celle des mamans adoptives.


La maladie, il faut bien se rendre compte que s’en est une, prend source dans le vécu pré-adoption de l’enfant, quelque part entre 0 et 18-24 mois, là où toutes les expériences physiques et affectives sont absolument déterminantes pour le fonctionnement émotif et social des enfants. D’une certaine façon, ces expériences font en sorte que le cerveau de l’enfant "décidera" de faire confiance ou non au monde extérieur. Le jeune bébé humain est si dépendant des soins de l’adulte, si vulnérable à la faim, au mal ou froid ! Se réveiller la nuit sur une place publique ou souffrir d’infections qui le rongent, le met en danger, même en danger de mort. Seul un adulte chaleureux répondant jour après jour à la détresse d’un bébé ou d’un jeune enfant peut faire fructifier, en quelque sorte, sa matière cérébrale. Au-delà des dérèglements des synapses et autres connections physiologiques, des études tomographiques du cerveau des enfants « irrécupérables » des mouroirs de Caucescu ont ainsi pu démontrer de réelles lésions anatomiques chez ces figures d’Épinal de la négligence.


Si un adulte répond de façon rapide, cohérente, chaleureuse et prévisible aux besoins et à la détresse de l’enfant, il n’aura pas à développer des moyens pour se calmer seul, ne vivra pas toujours la rage, la frustration, la peur et le désespoir. Il conclura que le monde extérieur est fiable, sans danger, que les adultes sont dignes de confiance. Si par contre, la réponse à la détresse est lente, incohérente, par exemple si on donne à boire à l’enfant lorsqu’il a mal, si la réponse est faite dans la froideur,si elle s’avère tout à fait imprévisible parce que ce n’est jamais la même personne qui prodiguent les soins et de la même façon, l’enfant expérimentera beaucoup plus souvent la colère, la peur et le désespoir. Beaucoup d’enfants adoptés ont subi tant de négligences dans leur famille d’origine, dans des orphelinats surpeuplés ou des familles d’accueil inadéquates qu’ils développent une perception faussée des relations humaines. Ces distorsions sont imprégnées dans leur cerveau. Elles les font réagir de façon totalement déconcertante par une fermeture à l’amour parental.


D’un point physiologique, la capacité de s’attacher se développe avant l’âge d’un an, plus particulièrement à partir de l’age de 9 mois. Les câlins et la présence rassurante d’un adulte ont ainsi un effet direct sur le développement du cerveau. Autrement dit, les câlins nourrissent le cerveau. Le manque d’attention, de stimulation, de communication avec l’enfant occasionnerait une atteinte dans le cortex pré-frontal droit du cerveau. Entre 12 et 18 mois, l’enfant vit ensuite sa période dite d’inhibition sociale, par conséquent, il apprend ce qui est bon et ce qui est mauvais à travers les rétroactions des gens avec qui il est en relation. Après s’être d’abord attaché à une figure représentative entre 9 et 14 mois, le cerveau en appelle maintenant à la régulation. On peut donc voir ici toute l’importance de la nourrice, de la soignante dans les soins de l’enfant. Par des sourires ou des gros yeux visant à approuver ou à désapprouver l’enfant, c’est toute l’imbrication hormonale et neurologique qui apprend ainsi à être modulée,sans que rien n’y paraisse. Un enfant insuffisamment attaché à une figure humaine, sans guide pour l’orienter vers le bon et non le mauvais, est, sauf exceptions un enfant perdu, encore un.


Le diagnostic est d’autant plus difficile à faire que les troubles de l’attachement partagent plusieurs manifestations communes avec d’autres troubles de développement tels que le déficit d’attention avec ou sans hyperactivité, les troubles d’opposition, les troubles anxieux et surtout le syndrome d’alcoolisation fœtale. Il y a d’ailleurs une comorbidité chez les enfants adoptés ou pour dire autrement la possibilité qu’un enfant souffre de plusieurs troubles à la fois.

Chez un enfant abandonné, puis adopté, les troubles de l’attachement devraient toujours être parmi les premiers diagnostics à envisager.

Johanne Lemieux, travailleuse sociale, Québec, Canada
Source : Extrait de: "L’enfant adopté dans le monde en quinze chapitres et demi"
Éditeur : Les Éditions de l’Hôpital Ste-Justine, Québec, Canada



Commentaires

Que peut-on dire des effets des troubles de l'attachement chez la personne adulte. Est-il possible d'intervenir sur un cerveau mature? "Ces distorsions sont imprégnées dans leur cerveau" est-ce une fin de non recevoir pour la psycothérapie?

Écrit par : Pasxcal | 05/10/2010

Chez l'adulte cela peut muer en Borderline : le trouble de la personnalité Etat limite ou Borderline...

Écrit par : collectif aa | 06/10/2010

A ce sujet, et aussi sur la parentalite des enfants "abandonniques", vous pouvez lire cet excellent livre du Professeur Lemay : "j'ai mal a ma mere".

http://www.ones-fr.org/spip.php?article147&lang=fr

"La privation de milieu familial normal, notamment celle d’une image maternelle satisfaisante, entraîne, on le sait, des conséquences qui peuvent être fort dommageables pour le développement d’un être humain et retentir, à travers son enfance et son adolescence jusque dans la vie adulte. Le Professeur Michel Lemay ouvre des perspectives constructives thérapeutiques."

Écrit par : nenette | 11/10/2010