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02/01/2006

L'enfant adopté : en-quête de sens et questions d'identité. Yves-Hiram Haesevoets

Introduction : enfant de personne ou enfant de personnes?

Le thème de l’adoption est largement abordé dans la littérature. Les biographies psychologiques sont de plus en plus nombreuses. Le phénomène de l’adoption est pourtant comme un arbre qui cache la forêt. Comme sujet d’actualité socio-psychologique, l’adoption est un thème de plus en plus médiatisé et paradoxalement, le nombre d’enfants adoptés n’évolue pas. Par contre la quantité d’enfants orphelins, abandonnés et livrés à eux-mêmes ne cesse d’augmenter partout dans le monde. En relation avec des contextes difficiles, des conflits armés, des massacres et autre épidémie planétaire, beaucoup d’enfants « adoptables » sont enrôlés dans des circuits d’exploitation et/ou détournés de leur vraie vie. Face à l’inégalité croissante et à la fracture sociale grandissante, les enfants ne sont pas égaux devant les malheurs existentiels. Autrement dit, tous les enfants abandonnés ne deviennent pas des candidats à l’adoption. L’adoption s’articule pourtant de manière quasi dialectique avec le phénomène de l’abandon. Pour certains, l’adoption représente la seule manière de s’assurer une descendance. Outre d’éventuels problèmes de stérilité, cette filiation légale offre aux plus nantis l’opportunité d’exprimer leur désir d’enfant autrement que par la voie de la procréation ordinaire.

Malgré le nombre réduit d’enfants adoptés, l’adoption comme problématique singulière intéresse cependant plus les médias et attisent la curiosité et l’intérêt du grand public. Tantôt décriée, tantôt idéalisée, l’adoption est devenue un réel phénomène sociologique. N’empêche que certaines familles adoptives traversent des épreuves plus ou moins douloureuses et que certains enfants adoptifs souffrent de quelques vicissitudes (existentielles et/ou psychologiques) intimement liées à la pénibilité de leur histoire personnelle.

A priori, l’adoption ne comporte pas en soi de particularités pathologiques en termes de conflits interpersonnels ou de troubles psychiques spécifiques. Ce sont plutôt les circonstances de l’adoption et les conditions dans lesquelles elle s’exerce qui influencent le devenir de l’enfant adopté et le développement de sa personnalité. Lorsqu’ils consultent, les adoptants attribuent souvent au seul fait de l’adoption les troubles présentés par l’enfant adopté. De nombreux adolescents adoptés justifient aussi la cause de leurs problèmes, de leur malaise, de leurs fugues ou de leur révolte par leur situation d’adoption. Dans le domaine de la psychopathologie infanto-juvénile, les symptômes, angoisses, troubles du comportement et inhibitions ne sont pas spécifiques des enfants adoptés et se retrouvent dans la population générale. Mêmes si des questions spécifiques se posent, les enjeux psychologiques et familiaux qui sous-tendent les relations affectives entre parents et enfant sont analogues à ceux des autres familles. Les problématiques dépendent aussi du mythe familial, des troubles individuels endogènes, des transactions interpersonnelles, de l’histoire de chacun des parents et des ressources mobilisées pour traiter les difficultés rencontrées. Même informé de ce que ses parents ne sont pas ses géniteurs et dès lors qu’il prend conscience de sa « différence », l’enfant adopté n’échappe pas aux transactions habituelles qui fondent sa constellation familiale. Au même titre qu’un enfant lié chromosomiquement à ses géniteurs, il intègre le conflit oedipien, il fait la découverte de la scène primitive, élabore fantasmatiquement un roman familial, se construit narcissiquement, s’individualise, etc. Ces remaniements psychiques font partie de son héritage et participent à la structuration de son identité et de sa pensée. Indépendamment de sa continuité génétique, l’enfant adopté, surtout s’il a été accueilli très tôt, s’inscrit dans une généalogie, une parentalité réciproque et une filiation, de la même manière qu’un enfant dit « naturel ».

Dans certains contextes parfois difficiles, la question de l’abandon vient souvent télescoper celle de l’adoption. Il n’est pas rare de constater chez les enfants adoptés des troubles psychoaffectifs en relation avec le fait d’avoir été abandonné par leurs parents biologiques. Les parents adoptifs doivent gérer les blessures affectives de l’enfant liées à son expérience d’abandon. Les difficultés que vit l’enfant sont presque toujours les mêmes mais il peut les subir de façon plus ou moins intense. L’enfant éprouve l’angoisse de rétablir une relation d’attachement affectif, de peur d’être de nouveau « trahi » et abandonné. L’angoisse réveille un sentiment de culpabilité ou la perte de l’estime de soi : « j’ai été rejeté parce que je ne valais rien ». Enfin, apparaissent des sentiments d’agressivité que l’enfant retourne contre lui-même ou contre les autres, en fonction de son tempérament et de son âge. Le processus d’attachement aux parents adoptifs dépend autant de la capacité de l’enfant à « s’ouvrir » à ses nouveaux parents que de la « force affective » des parents adoptifs. Ces difficultés sont différentes selon les individus qui traversent parfois des périodes de réaménagements psychiques surtout au moment de l’adolescence. Les questions identitaires émergent et peuvent occasionner d’éventuels problèmes personnels d’intensité variable. L’enfant qui naît sous anonymat est parfois un enfant sans droit absolu qui rêve aussi de parents idéaux. Il est comme la fleur sans racines qui ne parvient pas à éclore.


Un questionnement identitaire légitime

Les enfants adoptés sont-ils plus susceptibles de développer un trouble de l’identité ou de la personnalité? Ceux qui entreprennent des recherches sur leur origine risquent-ils de perturber leur existence et de subir plus de problèmes psychoaffectifs que ceux qui ne s’y intéressent pas? Existe-t-il des liens entre trouble de l’identité ou de la personnalité et adoption? Peu d'études sont consacrées à ce sujet mais quelques unes semblent démontrer que certains troubles spécifiques apparaissent après coup dans certaines situations où l’abandon serait à l’origine d’un stress post traumatique. L'écoute de la souffrance de certains enfants adoptés devenus adolescents ou adultes apportent de nombreux témoignages et contribuent à mieux comprendre ces problèmes.

« Qui m’a mis au monde et pourquoi ai-je été abandonné par cette personne? » est probablement la question universelle que se posent de nombreux enfants adoptés. La recherche d’une réponse ressemble parfois à un parcours initiatique prévalant à une sorte de renaissance ou de réconciliation avec soi-même. Au-delà des réponses qui blessent parfois, la personne adoptée essaye de mieux se connaître, de retrouver la confiance en soi et de continuer à se construire.

« Pour quelle raison suis-je venu au monde? » revient parfois comme une idée fixe et confronte l’enfant adopté à la question de l’amour et du désir à l’origine de sa naissance. A l’adolescence, l’enfant adopté traverse une crise existentielle qui remet en question de nombreux aspects de son histoire. Il imagine son parent naturel jusqu’au fantasme. Il pense que son géniteur fait partie de lui, que son sang coule dans ses veines ou qu’il lui appartient.

« Qui est cette femme qui m’a porté? » est une question essentielle qui amène souvent la personne adoptée à revenir sur son lieu de naissance et/ou rechercher la moindre trace de sa mère, le moindre témoignage de ceux qui l’ont connue.

« En me mettant au monde, est-ce que ma mère a pensé à moi et aux conséquences de mon abandon? » est une question plus sophistiquée qui rend encore plus difficile, voire impossible, le recueil d’une réponse satisfaisante. Cette quête quasi spirituelle peut conduire à une véritable obsession et engendrer des complications inattendues et perturbatrices pour l’équilibre psychique de la personne. Impliquant de grosses déceptions, cette recherche des origines peut réactiver des traumatismes précoces sans savoir qu’en faire et comment réagir.

Se retrouver ainsi confronté à sa propre histoire en faisant marche arrière sur le passé de ses origines, implique inévitablement des moments difficiles et bouleversants qui ouvre des blessures profondément ancrées. Psychiquement, cette manière de retourner le couteau dans la plaie de son histoire n’est pas sans danger. Il ne suffit de retourner les traces de ses origines pour guérir du traumatisme de l’abandon.


Quelques données cliniques

D’après Wilson et al. (1986) qui ont étudié les troubles « borderline » chez les sujets adoptés, beaucoup de patients adoptés hospitalisés (10 sur 21) présentent un diagnostic de trouble de la personnalité « borderline ». Les psychiatres américains observent une sur-représentation parmi les personnes adoptées des garçons avec trouble de l'identité de genre. Le pourcentage de garçons avec des problèmes d'identité de genre qui avaient été adoptés très tôt (7.6%) semble plus important que ceux des garçons adoptés durant les deux premières années de leur vie (1.5%). Slap G, Goodman E, Huang B. (2001) considèrent l’adoption comme un des facteurs à risque pour des tentatives de suicide durant l'adolescence. Les personnes adoptées diffèrent des personnes non adoptées sur 4 des 26 variables. Ils semblent plus disposés à faire des tentatives de suicide (7.6% contre 3.1%) et à avoir reçu des soins psychologiques dans l'année précédente (16.9% contre 8.2%), alors que leur mère présente une plus grande éducation parentale et perçoit de bons revenus familiaux.

Hjern A, Lindblad F, Vinnerljung B. (2002) étudient les risques suicidaires, les suicides, les maladies psychiatriques et les problèmes d’inadaptation sociale chez les personnes adoptées venant d'un autre pays en Suède. Les adoptés en Suède présentent un risque élevés de problèmes mentaux graves et d'inadaptation sociale à l'adolescence et au début de l’âge adulte.

Cubito D. et Brandon K. (2002) analysent les modifications psychologiques chez les adultes adoptés (estimation de la souffrance, depression, et colère) en contact ou non avec leurs parents biologiques. Cette analyse considère les critères suivants : le genre, le statut de leurs recherches, ceux qui n'avaient jamais cherché, ceux qui cherchaient, et ceux qui avaient eu un contact avec leurs parents biologiques, et les antécédents d'utilisation de services de santé mentale. Comparé à des données normatives, l'échantillon a rapporté des niveaux considérablement plus élevés d'inadaptation psychologique; seules les femmes adoptées avaient un score plus élevé de mesure de colère. Les scores moyens des adoptés étaient élevés mais ne s'approchaient pas des niveaux typiques des populations non hospitalisées.

Warren (1992) rapportant des données épidémiologiques à partir d’un échantillon national de 3698 adolescents, parmi lesquels 145 sont adoptés, indique que l'adoption augmente sensiblement la probabilité d'orientation vers un traitement psychiatrique, même après avoir observé le fait que les personnes adoptées affichent plus de problèmes comportementaux et viennent de familles plus éduquées. Cette situation s'explique par le fait que les adoptés sont plus facilement envoyés en consultation même lorsqu’ils affichent peu de problèmes. Ainsi, contrairement au mythe populaire et à la tradition clinique, la sur-représentation des jeunes adoptés dans les institutions n'est pas attribuable seulement au fait que les adoptés développent plus de problèmes.


La question de l’abandon, entre solution du désespoir et du moindre mal

L’enfant sans famille et élevé en institution n’a pas l’opportunité de se construire de la même manière qu’un enfant qui évolue auprès d’une famille de substitution. Lorsqu’il ne dispose pas de substituts parentaux, l’enfant abandonné éprouve d’énormes difficultés à se projeter fantasmatiquement, à se construire narcissiquement et à trouver des repères identitaires suffisamment fiables. Par manque de relais parentaux, ses processus psychiques en panne génèrent alors des cas de névroses de destinées, des psychoses mélancoliques ou des débilités névrotiques. L’enfant abandonné ayant vécu sans famille de substitution tente alors d’élaborer psychiquement son propre roman familial lui servant d’appui à des modèles identificatoires parfois originaux mais souvent défaillants (troubles du lien, abandonnisme). Par certains mécanismes plus ou moins pathologiques, des passages à l’actes (fugues, drogue, délinquance, etc.) ou des expériences extrêmes, il fait des tentatives pour élaborer les fondements de son narcissisme affectivement carencé par des événements précoces dévastateurs (angoisses de néantisation ou de morcellement). En errance, il cherche parfois à retrouver quelques traces de ses origines, recherche des parents idéaux ou abandonne l’idée qu’il a eu des géniteurs.

Parfois blessé par les circonstances de la vie, l’enfant abandonné cherche à compenser et regrette d’avoir eu ces parents-là et pas d’autres. Suivant les mêmes raisons que certains enfants légitimes malheureux, maltraités ou déçus par des parents « vulnérables », il imagine d’autres géniteurs et s’invente un destin différent. Le fantasme compense ainsi les blessures de l’enfance même si le principe de réalité ne coïncide pas avec son nouveau roman familial.

Il semble difficile de comprendre pour un enfant adopté les raisons qui ont poussé ses parents (sa mère en particulier) d’origine à l’abandonner. Différents cas de figure existent et il serait fastidieux de tous les décrire. Différentes circonstances conduisent à l’abandon, à la perte ou à la séparation. Erreur de jeunesse ou de parcours, adolescente enceinte, grossesse accidentelle ou non désirée, difficultés socio-économiques insurmontables, décès des parents, troubles mentaux des parents, déchéance de la responsabilité parentale, etc.

La plupart des parents qui abandonnent leur enfant ne sont pas indifférents à son sort mais préfèrent cette solution en souhaitant qu’elle lui laisse plus de chance et d’opportunité de bonheur. Le manque, l’absence et la culpabilité des parents qui abandonnent restent présent à leur esprit même s’ils reconstruisent leur vie de manière différente, mettent au monde et élèvent d’autres enfants.

Ces situations ne sont pas toujours faciles à vivre et certains préfèrent oublier. Ils appréhendent cependant le jour où l’enfant qu’ils ont abandonné viendra frapper à leur porte. La culpabilité du parent qui abandonne fait écho à travers la trace laissée par l’oubli.

Certains parents recherchent activement l’enfant qu’ils ont abandonnés. Toutefois, l’enfant adopté bénéficie d’une certaine protection. Une fois abandonné officiellement, il est sous la responsabilité juridique de l’Etat et/ou de ses parents adoptifs. Même majeur, il n’est pas obligé d’autoriser son parent à reprendre des contacts avec lui.


L’adoption comme filiation alternative et légale

L’adoption est une forme particulière de filiation régie par la législation et déjà inscrite dans le droit romain. Cette filiation organisée par le droit existe dans de nombreux pays et apparaît à différentes époques tantôt comme un besoin collectif (transmission du patrimoine) ou politique (succession du pouvoir), tantôt pour satisfaire des demandes plus individuelles (mariages stériles, aide aux enfants abandonnés, secours collectif aux enfants déshérités). Dans certaines cultures, les pères issus des classes sociales aisées ont besoin d’un fils pour maintenir l’héritage du côté du pouvoir et de la propriété. Dans l’adoption moderne, d’autres motivations gagnent les esprits, comme le simple désir d’être parent ou le fantasme d’enfant.

D’une part, le droit d’être parent au-delà de l’exercice de la sexualité ou de la procréation naturelle apparaît dans une société occidentale où le droit à la contraception et à l’avortement s’érige en modèle de liberté. D’autre part, avoir un enfant devient le modèle sublimé de néantisation de la pulsion de mort qui accompagne l’être humain tout au long de son existence.

Soucieux de sa descendance et de son héritage, et du fait de la stérilité de son épouse Joséphine, Napoléon Bonaparte s’est préoccupé de légiférer en matière d’adoption. Déjà sous l’empire romain, le pouvoir se transmet non par les liens du sang ou de la famille, mais par l’adoption tardive d’un successeur jugé digne de confiance et compétent. Tout en s’inspirant du droit romain, le Code Napoléon a donné le code civil (1804) des Français élaboré au début du XIXe siècle. Résultant de la sociologie de l’époque, le Texte de loi protège le patriarcat dominant et surtout le patrimoine. En protégeant les héritiers « légitimes » des aventures anteconjugales ou extraconjugales de leur père, il délègue aux enfants naturels et aux « bâtard » l’ignorance des origines. Cette mentalité ancestrale se retrouve en filigrane de tous les textes suivants. L'idée de l'adoption plénière comme une « nouvelle naissance » s'inscrit dans cette même tradition. Recueillir un enfant et lui transmettre son nom et son héritage n’a pas été accepté aussi facilement au cours de l’histoire contemporaine (l’adoption des enfants n’est légale en France que depuis 1923). A partir des années cinquante, la législation des pays démocratiques offre aux enfants adoptés des garanties en imposant les conditions légales qui aménagent à la fois l’abandon et le projet d’adoption.

L’adoption motivée par le simple désir d’enfant remet ainsi en question les fondements traditionnels de la société patriarcale, de la transmission patrimoniale et de la filiation légitime. Alors qu’aujourd'hui, il n’existe plus d’enfant illégitime, naître dans l’anonymat d’un dossier et disparaître dans les méandres d’une administration dépositaire d’un secret est encore possible.

Dans nos sociétés, la tradition du secret est relativement ancienne et profondément ancrée à l’histoire de la famille. L’adoption implique souvent des secrets et des tabous. Or, plus il existe de secrets ou des non-dits, plus les enfants fabriquent des symptômes et plus les familles souffrent de génération en génération. Plus la filiation est incertaine, moins l’identité de l’enfant adopté se retrouve dans les chemins escarpés de son histoire familiale. Les enfants abandonnés ou adoptés souffrent souvent du climat de secret entourant leurs origines et/ou les causes de leur placement familial.


La révélation de l’adoption : les enjeux inconscients d’un tabou

Depuis des années, les parents adoptifs sont conscients qu’il est important d’informer l’enfant à propos de son adoption et de ses origines. Il ne suffit pourtant pas de lui montrer une ancienne photo, de lui indiquer sur une carte le pays d’où il vient ou la pouponnière où il est né. Afin de désamorcer l’éventuel traumatisme de son abandon ou les perturbations induites par la découverte de sa filiation originale, il importe de lui dire la vérité le plus tôt possible. Même difficile, cette décision d’informer l’enfant apparaît comme essentielle à son épanouissement personnel et à la construction de son identité. Toutefois, les parents adoptifs sont souvent angoissés à l’idée que l’enfant les rejette ou soit perturbé à long terme par cette annonce qu’ils ne sont pas ses « vrais parents ». L’enfant découvre ainsi que ses fantasmes originels (la généalogie par le sang) ne correspondent pas à la réalité et qu’il est issu d’une autre filiation.

Même si dans un premier temps, les enfants réagissent de manière différente ou inattendue, il importe de rester disponible et sensible aux nombreuses questions qu’ils (se) posent, et continuent de poser au cours de leur existence. Cette révélation peut faire l’objet d’un accompagnement soutenant de la part d’un spécialiste de l’adoption. Il ne faudrait cependant pas imaginer qu’il suffit de lever le secret concernant l’adoption pour faire disparaître les difficultés psychologiques propres à l’enfant. Dans certaines situations, la non révélation participe à des troubles psychoaffectifs présents chez l’enfant. Plus ou moins associé à des transactions systémiques peu favorables à la communication de l’information et/ou à une histoire familiale particulière, le maintien du secret relève de certains désirs inconscients relativement complexes.

A cause d’une culpabilité intimement liée à leur propre roman familial, il arrive aussi que les parents adoptifs refusent catégoriquement de révéler à l’enfant sa véritable filiation. Avec un décalage d’une génération, ils réactualisent leur propre culpabilité à travers l’enfant adopté actuel qui représente symboliquement l’enfant réparateur ou celui qu’ils auraient voulu être dans leur propre histoire. Par le biais de l’adoption, ils se réconcilient avec leur traumatisme infantile ou veulent maintenir hors de portée cette culpabilité qui les ronge. La révélation de l’adoption pourrait réactiver les ressentiments et les angoisses liées à leur propre roman familial. Ils ne veulent pas que leur enfant idéalise ses parents naturels et se désolidarise de leur filiation. Par l’analyse de ces craintes concernant la révélation de l’adoption et/ou la recherche des géniteurs, il est possible de mieux comprendre les déterminants de l’adoption. Cette crainte des adoptants corresponde souvent à des mécanismes inconscients de protection, souligne la dynamique intrafamiliale et révèle le sens profond de la place symbolique de l’enfant adopté dans l’économie psychique des parents adoptifs.

Le désir conscient ou inconscient de ne pas transmettre la vérité à l’enfant adoptif est souvent révélateur d’une démarche plus psychopathologique de déni relative à la dénégation de la sexualité et du besoin de procréation. Au-delà des problèmes de stérilité ou d’infécondité (soulevant des problèmes personnels sexuellement tabous), l’enfant découvre en plus la signification de son adoption comme inclue à l’économie psychique des adoptants. L’ignorance sur ses origines, la sexualité et la procréation créent toujours chez l’enfant des sentiments mitigés qui troublent son développement et entretiennent des angoisses tardives, d’autant plus lorsque les parents ne parviennent pas toujours à bien transmettre ces informations. La connaissance précoce permet pourtant au psychisme de l’enfant de mieux se construire et peut réduire l’effet traumatisant des fantasmes originaires. Le dévoilement de l’adoption révèle parfois différentes couches de secret et atteint des zones d’intimité personnelle souvent difficile à découvrir, à vivre ou à exprimer. La maîtrise du stress émotionnel induit par ce genre de situation est aussi révélatrice de la bonne santé psychologique des protagonistes.

La révélation de son adoption à l’enfant adopté remet parfois en cause les capacités de procréation du couple adoptif et/ou la stérilité de la femme ou de l’homme. Cette transmission d’informations gardées secrètes à un moment ou à un autre renforce aussi les fantasmes inconscients concernant la vie sexuelle et le désir d’enfant des parents adoptifs. La difficulté d’être parent biologiquement peut révéler une sorte d’incompatibilité à s’assumer en tant que couple. L’incompatibilité biologique entre partenaires sexuels peut également remettre en cause leur durabilité relationnelle. Atteint dans sa puissance créatrice et narcissique, l’un ou l’autre partenaire peut décider de rompre. La rupture signifie qu’il délaisse l’autre à sa problématique de stérilité. La crise de la stérilité n’implique pas toujours une rupture définitive. En dépassant cette période de déséquilibre et en renouant d’autres liens libidinaux gratifiants et restructurants, le couple peut élaborer un nouveau projet et voir émerger un désir d’adopter ensemble un enfant qui représentera le prolongement réel du couple réparé. L’adoption comblerait ainsi l’incapacité de procréer du couple adoptif ou l’infécondité de l’un ou l’autre des partenaires.

La manière dont l’enfant adopté est investi par ses nouveaux parents et la place qu’il occupe dépendent de son rôle dans l’imaginaire familial. Sa répercussion sur l’économie psychique des adoptants se révèle soit comme objet d’investissement et de réparation, soit comme objet persécuteur évoquant les souffrances ou les frustrations liées à la stérilité. Vivant de manière traumatique sa situation d’infécondité, la femme qui adopte peut vivre l’adoption comme le rapt de l’enfant d’une autre. Avec une certaine dose de culpabilité anxieuse, elle vit ainsi dans la crainte ou le fantasme que la mère naturelle peut toujours venir le récupérer ou que l’enfant peut aller la retrouver. Cette idée renforce le fantasme qu’enfant et mère se recherchent mutuellement et que leur lien reste indissoluble dans le temps. Chez l’homme, la stérilité masculine rime souvent avec des fantasmes d’impuissance et réveille l’angoisse de castration. La stérilité réduit à néant le pouvoir de donner la vie et de se projeter de manière narcissique sur sa descendance. Les blessures qui en écoulent peuvent produire des états dépressifs, des sentiments d’anéantissement et impliquent le deuil du désir d’enfant.

Ces positions inconscientes varient d’une situation à l’autre et démontrent que l’angoisse de la révélation de l’adoption est parfois activée par des fantasmes de perte, de dépossession, de rupture, d’échec et d’abandon mais aussi par des blessures symboliques d’origine narcissique. Cette révélation est d’autant plus complexe à assumer que le couple s’est reconstruit fantasmatiquement à partir de cette adoption. De manière idéologique, les parents imaginent que tant que l’enfant continue à croire à sa filiation naturelle, ils sont protégés contre leurs blessures narcissiques profondes, notamment le fait de ne pas avoir réussi à procréer par eux-mêmes. La révélation risque de les ébranler au niveau de leurs représentations fantasmatiques jusque là maintenues par leur dénégation et leur mythe familial. La sublimation de leurs blessures par l’adoption ébranlée par la révélation peut alors remettre en cause le désir à l’origine de leur projet. A contrario, l’aisance à informer l’enfant reflète leur capacité à résoudre les conflits sous-jacents aux mouvements inconscients qui permettre la résolution du complexe oedipien. Plutôt que de s’assurer de leur volonté de révéler, il importe donc de soutenir leurs compétences à exprimer leurs émotions et à mieux comprendre certains enjeux plus ou moins inconscients qui nouent les transactions intra-familiales à partir d’un secret symptomatique.

Une situation d’adoption révèle à elle seule des enjeux personnels et familiaux toujours complexes, intimement associés à des désirs inconscients et des éléments pulsionnels jusque-là refoulés par des mécanismes de défense spécifiques du fonctionnement psychique individuel. La révélation de l’adoption réveille ainsi chez les parents adoptifs un matériel refoulé, parfois traumatogène, touchant de très près leurs conflits intérieurs relatifs à leur vie sexuelle et leur désir de procréation. Chez l’enfant adopté, la découverte que ses parents ne sont pas ses géniteurs ne remet pas en cause sa conviction d’avoir des parents dans la réalité. En découvrant de nouveaux sentiments, parfois ambivalents ou ambigus, l’enfant apprend aussi à établir la différence entre les liens du sang et ceux de l’affectivité. Parce que intimement incrustée à la problématique de l’adoption, la révélation réconcilie l’enfant adopté à l’amour parental vécu au-delà du lien physique et de la procréation, et établi dans le contexte d’une famille légitime.


Caractéristiques développementales et psychosociales de l’enfant adopté

Suivant des mécanismes d’identification et d’attachement, les enfants se forgent une image positive de leur identité et de leur bien-être psychosocial. Ils élaborent progressivement un concept de soi et une estime de soi. Ils finissent par apprendre à se sentir à l’aise avec eux-mêmes et avec les autres. L’adoption peut rendre ces questions normales de l’attachement, de la perte et de l’image de soi encore plus complexes. Les enfants adoptés doivent apprendre à accepter et à intégrer à la fois leur famille naturelle et leur famille adoptive.


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Commentaires

merci pour cet article particulièrement intéressant

Écrit par : bouillot | 09/01/2006

J'ai trouvé cet article également interressant mais vous ne parlez pas assez du devenir des enfants adoptés. Une fois adulte, quels sont les questionnements, les manques et les conséquences de ne pas savoir qui sont ses parents biologiques surtout si l'on sait qu'ils sont encore vivant : la pensée magique n'est elle pas encore active? Et au niveau du couple et du futur désir d'enfant : est ce que cela ne renvoie pas trop de chose à la personne adoptée pour qu'elle puisse à sont tour être mère?
Beaucoup de questionnements pour un sujet très complexe.

Écrit par : Jack | 27/01/2006

Merci pour cet article particulièrement instructif et très documenté.
Je viens d'adopter un bébé et cet article m'a éclairée sur bien des points.

Merci encore.

Écrit par : H. Qissi | 08/08/2008

ce site peut beaucoup apprendre mais il ne dit pas assez de chose pourtant je mis connais dans ce domaine et je travaille dessus pour un exposer alors merci d'avance si vous pouvez m'aider .

Écrit par : kelL'y | 03/12/2008

j'ai adopté une petite fille il y a 8 ans, elle avait 2 jours. nous en sommes ravis mon mari et moi, nous l'aimons à la folie, elle est notre raison de vivre. nous sommes tellement proches, tellement amoureux d'elle.
je voudrais savoir à quel âge on peut lui dire la vérité sans qu'elle ait mal.
elle aura 9 ans mai 2009.
j'attends vos conseils. merci d'avance

Écrit par : nadia bennis | 05/12/2008

un grand merci pour cet article. adoptée et aujourd'hui âgée de 27 ans, votre article m'éclaire et me rassure par rapport à mon vécu actuel. J'ai entendu parler du fait qu'il pouvait y avoir une période de crise existentielle mais je n'avais pas de réponse à mes questions profondes. vous donnez des pistes de questions et de remises en questions,ce qui me réconforte énormément.j'aurai aimé en lire davantage.

Écrit par : agathe leroy | 09/04/2009

je suis une éducatrice de la premiere enfance et j'ai un recherche sur l'enfant adopté et je veux bien s'avoir sur ces enfant comment ils sont et comment il est leur caractère? merci d'avoir me reponder

Écrit par : KHADIDJA | 26/04/2009

à quel age on revele le secret de l'adoption à un enfant adoptif??? (moi et mon mari avons adopté un enfant à l'age de
cinq mois et aujourd'hui il a trois ans et demi)

Écrit par : sissi | 03/05/2011