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24/10/2006

Exposés et sauvés. Le destin singulier des enfants adoptés à l'étranger.


Mémoire de recherche en psychologie clinique et psychopathologique

Sandrine DEKENS 


Ce mémoire de recherche en psychologie clinique et psychopathologie est consacré aux troubles psychologiques présentés par les enfants ayant été adoptés à l’étranger par des familles françaises. Il a été mené sous la direction de Françoise Sironi, et présenté en juin 2006 à l’université de Paris 8 à Saint-Denis (France).

 

Bien qu’il ne soit pas directement lié aux sujets habituellement traités sur ce blog, j’ai souhaité le rendre disponible aux personnes concernées, en espérant susciter des échanges.

 

Dans une première partie, je me suis tout d’abord attachée à mener une revue de littérature sur la question des troubles présentés par ces enfants : à savoir est-ce qu’ils présentent davantage de manifestions psychopathologiques et psychiatriques que les enfants non-adoptés, quelles sont les caractéristiques du tableau clinique, quelles sont les théories étiopathogéniques mobilisées et comment ces enfants sont-ils pris en charge du point de vue thérapeutique.

 

A l’issue de cette revue de questions, il paraît difficile d’affirmer que les enfants adoptés présenteraient plus de difficultés psychologiques que les autres ; les études étant peu nombreuses et présentant des diversités méthodologiques et des biais rendant les résultats peu généralisables.

 

Lorsqu’ils sont en difficulté, ces enfants présentent un tableau clinique considéré comme non spécifique, bien qu’il soit impressionnant au regard de l’accumulation des symptômes qui peuvent être externalisés (décrochage scolaire, agressions, fugues, vols, addictions etc.) et/ou internalisés (repli, dépression, tentatives de suicide). La confusion mentale et les troubles schizoïdes sont fréquemment repérés à l’adolescence.

 

Il est également apparu que le champ de l’adoption internationale est traversé par des controverses (entre professionnels, parents et enfants), en particulier en ce qui concerne la causalité des troubles. Du point de vue des étiologies, il ressort que les causes des perturbations sont à aller chercher :
- soit dans le vécu de l’enfant antérieur à son adoption ;
- soit dans les traits psychopathologiques présentées par les parents adoptants ;
- soit encore dans l’apparentement (assemblage parents-enfants, la « greffe » disait Dolto).

 

Les effets de l’adoption en tant qu’événement de vie étant apparus comme peu documentés et peu mobilisés du point de vue étiologique, j’ai donc choisi de les explorer dans cette recherche. Mon hypothèse principale était que l’événement adoption présenterait des caractéristiques susceptibles d’expliquer la survenue de troubles psychologiques chez ces enfants. L’adoption étant rendue possible par un système administratif et juridique mobilisant les Etats, il nous paraissait pertinent d’interroger ce système, puisqu’il organise la rencontre des groupes familiaux et culturels pourvoyeurs d’enfants (issus des pays pauvres) et des groupes bénéficiaires (issus des pays riches et en difficulté pour faire famille). Ainsi, une première hypothèse spécifique posait la question des effets potentiellement psychopathogènes de la rencontre entre les intentionnalités des différents acteurs du système. La seconde hypothèse spécifique supposait que de nouvelles ressources thérapeutiques pourraient émerger si l’on pensait la situation adoptive à partir de ses spécificités, plutôt que selon le modèle de la famille biologique, sur lequel est fondé le système de l’adoption internationale, en particulier l’adoption plénière.

 

Du point de vue méthodologique, nous avons mené des entretiens cliniques avec 11 familles adoptantes suivies dans le cadre d’un dispositif de recherche-action au Centre Georges Devereux. Nous avons longuement interrogé chacun des membres du couple sur leurs motivations à l’adoption, leur projet parental initial, leur parcours pré-adoption, le choix du pays, les modalités pratiques de leur adoption, etc. Nous avons également questionné les enfants sur les souvenirs antérieurs à leur adoption, sur leur passage en institution, sur leur motivation à être adopté et le projet affiliatif ; et chacun des membres de la famille sur les souvenirs de la première rencontre entre parents et enfants.

 

A l’issue de ce travail exploratoire, un récit-type de cette expérience collective inédite qu’est l’adoption a commencé d’émerger, présentant des caractéristiques communes pour ses acteurs :
- des enfants aux carences et aux traumatismes multiples ayant séjourné dans des institutions ;
- une adoption qui les soustrait à une mort probable ;
- une exceptionnelle intensité affective de la première rencontre entre parents et enfants ;
- le passage sans transition dans une famille française et le monde ‘moderne’ ;
- des parents qui accueillent d’emblée ‘leur enfant’, et qui pensent ‘réparer’ cet enfant blessé grâce à l’amour ;
- des enfants qui s’inscrivent dans un projet de famille basé sur le modèle de la famille biologique, mais qui se heurtent à des différences qu’ils peinent à réduire (couleur de peau, niveau scolaire, racisme...) ;
- une pression à la réussite de l’adoption exercée sur l’ensemble des acteurs et sur l’enfant, qui se trouve porteur d’un ‘devoir de réussite’.
Quelques années après leur adoption, pris dans des tensions et contradictions dans lesquelles le système les placent et qu’ils ne parviennent pas à résoudre, les enfants adoptés à l’étranger entrent dans une crise aigüe de désenchantement qui démarre à bas bruit et va s’amplifier rapidement. Ils sont profondément déçus (par l’adoption, par leur famille, par la société d’accueil) et manifestent cette déception sur un versant positif (colère, révolte) et/ou sur un versant négatif (dépression).

 

Le travail de recherche amorcé ici nous encourage à penser un dispositif de prise en charge psychothérapeutique qui prenne en compte les spécificités de ces familles ayant adopté et leur vécu de l’événement. Par ailleurs, sans prétendre à la réforme, nous interrogeons le système actuel de l’AI, et spécialement le recours généralisé à l’adoption plénière d’enfants déjà grands, car il rend possible des mises en actes d’intentionalités parfois très contradictoires, entre filiation selon le modèle biologique, et ‘sauvetage’ d’enfants des pays pauvres. Plongé dans cet univers de contradictions, l’enfant les donne à voir par ses troubles psychologiques et ses comportements. Nous concluons provisoirement cette recherche sur la proposition d’un travail préventif visant à accompagner les futurs parents adoptants dans l’élaboration d’un projet parental spécifique.

 


Le mémoire de maîtrise de psychologie clinique et psychopathologique.

 

 

Commentaires

Je suis d'accord avec votre début de l'analyse, speudo-adoptée d'une famille pauvre vers une famille bourgeoise, je souffre de tout ce que vous parlez, fugue, kleptomanie, solitude, mauvaise appréciation du réel, instabilité sociale et personnelle, 4 tentatives de suicide, etc ... Je cherche à comprendre mais les nombreux spy que j'ai consulté tout au long de ma vie ne me voit que comme en relation "biologique" et ne prennent jamais en compte ma spécificité d'enfant adopté. Je ne trouve pas de solution et vis très mal et ce depuis toujours.

Merci de me venir en aide

Écrit par : Martine VIVIER | 05/04/2015