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« Darfour : parrainer plutôt qu’adopter | Page d'accueil | L'adoption n'est pas une action humanitaire »

08/11/2007

Tu veux du poisson ou un enfant?


 
Les professionnels de l'humanitaire mesurent les dégâts causés par l'opération commando de L'Arche de Zoé: des années d'efforts dans le sens de la rigueur éthique décrédibilisées. Réactions en Suisse. 
 
  
 
  
C'était il y a quelques jours à Nouakchott, la capitale de la Mauritanie. Bernard Boëton, le responsable du secteur droits de l'enfant à Terre des hommes (Tdh), se promenait sur le port après une journée de travail à la mission. Il raconte: «Un pêcheur m'a montré ses poissons espérant m'en vendre un ou deux et puis, tout à coup, il a attrapé un gamin et il a ironisé: vous êtes peut-être venu chercher un enfant mauritanien?» Choc, stupeur et fin de la balade. «C'est là que j'ai vraiment mesuré les dégâts causés par l'affaire de L'Arche de Zoé, dit-il. Dans la plupart des pays d'Afrique, le chef de l'Etat est le père de la nation. Ce qu'il dit est vérité. Quand le président tchadien Idriss Déby parle de pédophilie ou de trafic d'organes, le peuple y croit. Cela va être extrêmement dur à récupérer. Vouloir par exemple ouvrir maintenant un programme de soutien aux enfants des rues revient à remonter aussitôt dans l'avion. Quarante années de travail humanitaire ont été en partie décrédibilisées par la faute d'un commando de sapeurs-pompiers.»

 

Bernard Boëton ne pardonne pas les mensonges de l'association L'Arche de Zoé qui a tenté de faire sortir du Tchad 103 enfants en toute illégalité. Terre des hommes travaille dans les camps au Darfour ouest depuis trois ans. Les expatriés ont vu arriver Eric Breteau, le directeur de LArche de Zoé, «circulant entre les camps»: «Il s'est probablement vite rendu compte qu'il était difficile de prendre comme ça un enfant du côté soudanais, relate Bernard Boëton. Alors il est allé du côté tchadien parce qu'en France 300 familles qui avaient versé de l'argent attendaient. Il s'est mis lui-même dans une logique infernale.»

 

«Seul contre tous», fanfaronnait Eric Breteau en reprenant un discours connu affirmant que rien n'est fait sur place pour sauver les enfants du Darfour. «Faux, s'insurge-t-on à Tdh. Treize mille acteurs humanitaires sont sur place, c'est l'une des plus grosses opérations de secours jamais menée.» «Je suis furieux, confie Bernard Boëton. Ces vingt dernières années, on a su surmonter nos erreurs, nos carences, nos perversions, nos échecs. L'humanitaire s'est professionnalisé, a intégré les lois internationales et les applique. On croyait s'être mis ensemble à l'abri d'erreurs éthiques, mais une bande d'amateurs se comportant comme des néo-colonialistes a prouvé le contraire.»

 

Un vrai gâchis. Les donateurs pourraient perdre confiance. Sur le terrain, il faudra à nouveau expliquer, convaincre. Un enfant doit toujours être toujours considéré, parmi les réfugiés, comme «peut-être orphelin». «Là-bas, il y a toujours un parent, on peut le trouver dans la minute ou cinq ans plus tard», dit Bernard Boëton. Chez Terre des hommes, on se souvient de l'année 1997, la sale affaire de pédophilie impliquant un expatrié en Ethiopie. «On a cherché la faille, on en a tiré les leçons et on a rédigé un code de conduite appliqué dans toute la maison et pour toutes les ONG partenaires.» Le texte fait aujourd'hui référence dans le monde humanitaire et au-delà. Par exemple, un policier lausannois parti en Afrique former des collègues vient de le parapher.

 

«Et les 103 enfants dans tout cela? Que deviennent-ils? Je suis surprise d'en entendre si peu parler», s'inquiète la psychothérapeute Christine Piffaretti qui dirige l'Espace Adoption à Genève. L'association, qui évalue chaque année une cinquantaine de couples candidats à l'adoption (il y a 500 adoptions annuelles en Suisse), qualifie d'«horreur» l'affaire de L'Arche de Zoé: «Elle va faire mal aux gens concernés comme les adoptants. Il est donc essentiel de ne pas faire l'amalgame entre parents adoptifs et trafiquants d'enfants. De plus, sortir un enfant d'un conflit, fût-il orphelin, et le précipiter dans une famille occidentale représente un traumatisme potentiel.» Les professionnels de l'adoption rappellent que l'on ne devient pas parent adoptif en une heure mais qu'il s'agit d'un processus long. «Le désir d'enfant n'est pas le droit à l'enfant, ajoute Christine Piffaretti, citant Simone Veil. Nous, on fait un travail de fourmi, on accompagne des gens qui ne savent pas où ils vont, on les éclaire, c'est un sacré cheminement. Est-on prêt par exemple à ouvrir son cœur et sa vie à un enfant qui n'est pas celui dont on rêvait, qui n'a pas l'âge ou le sexe souhaité, qui est peut-être malade ou handicapé?»

 

Rien ne prouve que l'avenir de ces enfants soit dans nos pays, souligne par ailleurs Espace Adoption, qui rappelle que l'enfant qui ne peut pas être réintégré dans sa famille d'origine a le droit d'être adopté de préférence dans son pays d'origine. «La prévention de l'abandon, la réintégration familiale des enfants placés, le parrainage ont priorité par rapport à l'adoption», relève la psychothérapeute.

 

La pédiatre Geneviève André, responsable de la mission Adoption au sein de Médecins du monde, abonde dans le même sens: «L'adoption internationale n'est pas liée à l'urgence et elle doit rester la dernière alternative. La priorité est de laisser au maximum l'enfant dans son milieu, dans sa famille élargie. Il reste que, devant l'explosion des demandes des pays d'accueil et la diminution des offres dans les pays d'origine, les risques de dérive sont importants. Il faut exclure ce qui se réalise dans le non-droit, même au nom des bons sentiments.»

 

Source : Le Temps

 

Commentaires

Je viens de lire l'article de Bernard BOETON dans "ROUGE". Je travaille dans un service adoption, c'est le premier article que je trouve sur cette affaire, complet, concis, d'un éclairage tout à fait indispensable à la bonne compréhension de cette affaire. Le seul article que j'ai pu lire qui situe et qui permet de sortir de la confusion dans laquelle le tapage médiatique autour de l'arche de Zoé plonge autant l'humanitaire que l'adoption, sans parler des angoisses qui ne manqueront pas de se réveiller chez les personnes adoptées. Une large diffusion serait d'un grand apport. Merci beaucoup

Écrit par : TARRERIAS Patricia | 17/11/2007