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27/01/2010

Quitter Haïti en catastrophe ne peut être qu’un traumatisme surajouté pour des enfants qui ont vu leur pays s’effondrer

Via Osi Bouaké
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Le point de vue de Bernard Golse, pédopsychiatre

Quitter Haïti... oui, mais comment ? (ou d’un tremblement de terre à l’autre)



Une fois de plus, hélas, l’amour risque de faire ses ravages, ou plutôt l’amour mal compris ! Quitter Haïti en catastrophe, ne peut être qu’un traumatisme surajouté pour des enfants qui ont vu leur pays s’effondrer - dans toutes les acceptions du terme.


Quitter son pays, soudainement, quand celui-ci se trouve en plein désastre, ne va de soi – bien évidemment – pour personne. Quitter son pays en plein désastre pour être accueilli par sa future famille d’adoption, à l’autre bout du monde, pose encore davantage de problèmes, et ceci même en cas de « dossiers déjà finalisés », selon le terme que nous ressassent à l’envi les media dégoulinants de bons sentiments dont on sait à quel point ceux-ci peuvent se révéler à double tranchant !


Faire le voyage tout seul, transiter par des aéroports étranges et surtout inconnus, être empêché de s’exprimer authentiquement du fait d’une gangue de pseudo-bonté « politically correct », être accueilli entre deux portes par des parents angoissés, tout ceci ne peut que venir aggraver le fait central qui tient en ceci, que mal quitter son pays d’origine, ne prépare en rien à bien arriver dans son pays d’accueil.


Qui peut dire si ces enfants ne s’en voudront pas toute leur vie d’avoir abandonné leurs familles d’origine ou les adultes qui prenaient soin d’eux, dans des souffrances qui leur auront été, à eux évitées, mais au risque de se sentir coupables d’être rescapés et survivants ? Que l’on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas, puisque, bien sûr, je me réjouis, comme tout un chacun, que ces adoptions aient pu, en dépit de tout, être menées à bien.


Je dis seulement que les circonstances exceptionnelles - et extraordinairement douloureuses - qui viennent de survenir, devraient nous amener, vis-à-vis de ces enfants en instance d’adoption, à laisser, paradoxalement ( ?), un petit peu plus de temps au temps afin qu’ils aient le temps de penser, de parler et d’écouter, urgence absolue, à mes yeux, avant même que de partir.


Tout enfant, quel que soit son âge, a le droit de comprendre ce qui arrive, ce qui lui arrive. Les mots, mais aussi les gestes de tous les jours, sont le vocabulaire d’un texte qui ne peut être compris dans l’instant, et qui a besoin de temps pour faire son chemin dans l’esprit de ces enfants gravement traumatisés.


Comment quitter son pays dévasté, comment quitter ceux qui ont veillé sur soi avant et pendant la catastrophe qui est venue redoubler la catastrophe première de l’abandon, sans savoir ce qu’il en est vraiment, et ce qu’il advient de ce pays et de ces personnes ? Les souvenirs futurs ne peuvent jamais être apaisés qu’en prenant le temps, maintenant, d’inscrire dans sa mémoire ce qui vient de se passer et à quoi on ne peut rien.


Vouloir absolument protéger les enfants de cette étape, ne traduit, à mon sens, que la peur des adultes des enfants qu’ils craignent eux-mêmes d’avoir été et dont ils se disent, souvent à tort, qu’ils n’auraient peut-être pas su vivre et supporter l’insupportable. Telle est cette peur tenace de l’enfant qu’on craint soi-même d’avoir été, qui nous empêche de renoncer à notre pouvoir sur les enfants, sous le prétexte fallacieux qu’ils n’auraient pas les ressources personnelles suffisantes pour faire face, pour faire face d’abord et toujours. Cet impossible renoncement à notre pouvoir sur les enfants ne fait, au fond, que traduire cette part d’agressivité et d’ambivalence foncière envers l’enfance qu’on prive si souvent d’actualiser ses compétences en proclamant sa vulnérabilité, et en se précipitant de vouloir toujours la protéger de tout danger externe, au risque d’intensifier, du même coup, les menaces et les insécurités internes. Il n’ y a jamais d’urgence à partir.


L’urgence est d’avoir le temps de voir, et de savoir… afin de savoir ensuite qu’on n’est pas coupable de ce qui a eu lieu, ni coupable de partir. Il me semble que si l’on parvient à envoyer plus de 15000 soldats pour maintenir un semblant d’ordre social, on aurait pu, peut-être, trouver quelques centaines de personnes aptes à parler aux enfants, à mettre des mots sur les images, et à offrir les gestes susceptibles de restaurer leur confiance dans la relation. Mais peut-être est-ce là trop demander … La précipitation, par essence, arrive toujours la première ! D’un tremblement de terre à l’autre, c’est toujours de la Terre-Mère dont il s’agit, c’est-à-dire des images parentales qu’il est, finalement, si difficile de quitter, si facile de perdre, mais aussi si délicat de construire ou d’édifier.


Bernard GOLSE
Pédopsychiatre-Psychanalyste / Chef du service de Pédopsychiatrie de l’Hôpital Necker-Enfants Malades (Paris) / Professeur de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université René Descartes (Paris 5) / Inserm, U669, Paris, France / Université Paris-Sud et Université Paris Descartes, UMR-S0669, Paris, France / LPCP, EA 4056, Université Paris Descartes / CRPM, EA 3522, Université Paris Diderot / Membre du Conseil Supérieur de l’Adoption (CSA) / Ancien Président du Conseil National pour l’Accès aux Origines Personnelles (CNAOP) / Président de l’Association Pikler Loczy – France / Président de l’Association pour la Formation des Psychothérapeutes Psychanalytiques de l’Enfant et de l’Adolescent (AFPPEA).



Publié sur OSI Bouké 27.01.2010.

 

- Commentaires intéressants de Sandrine Dekens, psychologue spécialisée en ethnopsypsychiatrie
[“Agir dans la précipitation serait absolument catastrophique” - Blog Le Monde - Haïti après le séisme - 18 janvier 2010]


"Hervé Boéchat du SSI est quelqu’un de toujours très intéressant et pertinent. Pour avoir bien suivi l’affaire de l’arche de Zoé (et pris la parole à cette occasion), j’ai l’impression qu’il y a cette fois, davantage de prises de position de la part des professionnels du champ et également de la part de parents adoptants, que nous sommes de plus en plus nombreux à exprimer nos réserves face à l’adoption comme "compulsion" au sauvetage d’enfants."

"Je reviens sur l’article du SSI particulièrement censé et intéressant [L’adoption ne doit pas être une réponse émotionnelle à la catastrophe]
Boéchat y formule une inquiétude que je partage quant à l’état psychologique dans lequel seront les enfants haïtiens adoptés à leur arrivée en France. Ce sont des enfants en état de fort stress post-traumatique lié à la catastrophe et aux conditions de survie, qui vont se trouver propulsés dans un autre monde, alors que la plupart d’entre eux n’ont jamais approché physiquement une personne blanche. En tant que psychologue, je m’interroge sur leurs capacités psychiques à surmonter cette accumulation de traumatismes, et affirme qu’il est indispensable que ces enfants soient vus par des professionnels dès leur arrivée, qui les aideront à surmonter ces épreuves. Certains parents ne tarderont pas à s’en apercevoir car l’enfant traumatisé montrera qu’il va mal (plaintes et atteintes somatiques, cauchemars et terreurs nocturnes, problèmes cognitifs et affectifs, dépression, agitation etc.). D’autres ne manifesteront pas toujours de réaction au trauma, mais le traumatisme créé une fragilité psychique susceptible d’être violemment réactivée des années plus tard, au détour d’un événement qui peut paraitre anodin. Nous savons combien la capacité à dépasser un état post-traumatique et pour grande partie liée à l’inscription dans un groupe, un collectif social (cf Cyrulnik, Moro, Feldman, etc), qui donne sens aux événements, et où l’individu partage le même destin social que ses semblables. Les enfants haitiens traumatisés vont se retrouvés isolés, éloignés de leurs semblables, et donc privés de certaines capacités de récupération. Ils auront sans conteste, besoin de soins."


Source : OSI Bouaké. 21.01.2010.

 

- Traumatisme et adoption, un regard clinique. Sandrine Dekens.
Les événements récents survenus en Haïti amènent aujourd’hui des enfants de ce pays à arriver en urgence en France pour y être adoptés. Cette succession d’épisodes bouleversants dans la vie d’un enfant conduit à un cumul de risques traumatiques, non équivalents entre eux, très fortement susceptibles de produire une importante blessure psychique, qui peut rester invisible et qui nécessite une prise en charge professionnelle sans délai. Après la publication du texte de Bernard Golse sur ce sujet (Lire son article du 25/01/10), j’ai souhaité lui emboiter le pas et revenir sur les conséquences cliniques d’un tel cumul.
La suite sur OSI Bouaké | 29 janvier 2010


Haiti Position Unicef 2010.jpg- Adoption et protection de l'enfance en Haïti : la position de l'Unicef

La protection des enfants d’Haïti est une priorité de l’Unicef. La situation à Port-au-Prince et dans les environs rend les enfants restés sans soutien parental ni familial particulièrement vulnérables.
Ce contexte favorise l’activité des trafiquants, ceux qui facilitent l’adoption illégale ou ceux qui essaient d’exploiter la situation et de contourner les standards nationaux et internationaux de façon à sortir pour leur seul profit les enfants du territoire haïtien.
Des informations sur de telles pratiques sont déjà en cours d’investigation.
Communiqué Unicef France | 28.01.2010

 

- Communiqué de SOS Villages d’Enfants quant à l’adoption internationale à la suite du tremblement de terre en Haïti
Lors d’une urgence catastrophique comme celle du tremblement de terre en Haïti, des images d’enfants blessés et vulnérables, affamés et traumatisés, éveillent de grandes émotions. Nombreux sont ceux qui réagissent et souhaitent donner instinctivement à ces enfants ce qu’ils ont perdu en apparence : la sécurité, l’amour et une famille aimante. Dans de telles circonstances, les demandes urgentes et les offres d’adoption sont nombreuses et compréhensibles.
SOS Villages d'Enfants International | 25/01/2010


- Tremblement de terre en Haïti :  Le cas de l'adoption internationale.

Position du Centre international de référence pour les droits de l’enfant privé de famille (SSI/CIR). 18 janvier 2010.

 

- Adoption is a last resort. L’adoption ne doit être que la dernière chance, le dernier recours.
Marlène Hofstetter, Terre des hommes
La priorité est la protection des enfants.

 

- Amnesty International sur Haïti : Les droits humains doivent être au coeur des efforts de reconstruction
...
Amnesty International a dressé une liste de points sur lesquels tous les acteurs concernés devront être particulièrement vigilants au cours de la phase de distribution de l'aide d'urgence et des premiers stades de la reconstruction :

Protection des enfants contre les violences, l'exploitation et la traite
Les enfants sont parmi les membres les plus vulnérables de la société et, lors d'une crise humanitaire, leur vulnérabilité augmente de façon significative en raison de la violence, des exactions, de la séparation des familles ou du handicap. La séparation des familles et la destruction des écoles et des villages ont laissé des milliers d'enfants privés de leur environnement protecteur. Sans lui, ils risquent de devenir la proie de réseaux de trafiquants et d'exploiteurs qui opéraient déjà en Haïti avant le tremblement de terre.
Des enfants séparés de leurs familles pourraient être considérés à tort comme orphelins et faire l'objet de procédures irrégulières d'adoption. Selon la Convention de La Haye sur les adoptions internationales, l'adoption internationale ne doit être envisagée qu'en dernier ressort, lorsque toutes les alternatives à l'intérieur du pays ont été épuisées et seulement après constat par les autorités compétentes de l'absence de parent ou de tuteur pour s'occuper des enfants. Le risque existait déjà avant le tremblement de terre mais il pourrait être amplifié maintenant, étant donné l'intérêt manifesté par les familles d'autres pays qui souhaitent répondre à la détresse des enfants orphelins d'Haïti en les adoptant. Les institutions haïtiennes n'étant pas en mesure dans la plupart des cas de déterminer si l'adoption est la solution la mieux adaptée et de veiller au respect des droits des enfants, des réseaux d'adoption illégaux pourraient se développer. Les autorités haïtiennes, avec le soutien de la MINUSTAH (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti), doivent s'assurer que des mécanismes et des garanties appropriés sont mis en place pour empêcher que des enfants ne soient emmenés hors de leur pays sans passer par une procédure légale complète d'adoption internationale.
News Press | 28.01.2010

 

- Le Conseil des droits de l'homme débat de l'importance d'une approche fondée sur les droits de l'homme après le séisme en Haïti
...
M. DERMOT CARTY (Fonds des Nations Unies pour l'enfance - UNICEF) a fait remarquer que l'ampleur du séisme à Haïti a eu un impact extrêmement important sur les enfants haïtiens, dans un contexte où la réalisation des droits de l'enfant était déjà compliquée. Ces enfants font aujourd'hui face à des risques accrus de malnutrition et de maladie, ils sont vulnérables à la traite et à l'exploitation sexuelle. Le représentant de l'UNICEF a attiré l'attention sur la situation particulière d'enfants qui se retrouvent aujourd'hui sans parents, sans famille, des enfants qui sont plus que jamais vulnérables au trafic ou à l'adoption illégale. Avant le séisme, un nombre alarmant d'enfants étaient orphelins ou abandonnés, surtout pour des raisons économiques, a-t-il rappelé. Les enfants des rues, ainsi que ceux travaillant comme domestiques, étaient également nombreux. La vente et le trafic d'enfants faisaient malheureusement partie de la réalité. Avec le séisme, les préoccupations d'UNICEF pour tous ces enfants se sont accrues.

Le représentant de l'UNICEF a souligné l'importance de répondre rapidement à cette situation. Il faut enregistrer ces enfants et promouvoir la réunification avec leur famille. Il est impératif d'interdire que des enfants haïtiens soient sortis illégalement du pays. Cette préoccupation, déjà soulevée par l'UNICEF avant la catastrophe, est aujourd'hui plus forte que jamais. Il faut empêcher les séparations non nécessaires avec les familles. Il faut nourrir les enfants, les loger et leur offrir un soutien émotionnel. L'UNICEF s'engage dans ces efforts.
Source: United Nations Office of the High Commissioner for Human Rights (OHCHR)
ReliefWeb | 27 Jan 2010


- L'adoption n'est pas de l'aide humanitaire. Opération "Baby Lift" à Haiti.
Via United Adoptees International - News.

Commentaires

"J'en ai vu (petits Haïtiens évacués de leur pays) qui arrivaient à Paris prostrés et réfugiés dans le mutisme, après avoir subi de multiples traumatismes : celui de l'abandon, du séisme, puis du transfert", a déclaré récemment Nadine Morano.

Écrit par : Pascale | 28/01/2010

Haïti: des voix mettent en garde contre les adoptions en urgence

PARIS - Des pédopsychiatres et des associations impliqués dans le processus d'adoption mettent à nouveau en garde contre "les déplacements en urgence" des orphelins haïtiens et le risque de traumatisme potentiel que cela engendre pour eux et leurs familles adoptantes.

Cette mise en garde intervient à deux jours du déplacement à Haïti mercredi du président Nicolas Sarkozy, qui doit faire le point sur les efforts engagés pour la reconstruction du pays, après le séisme du 12 janvier qui a fait 217.000 morts.

A ce jour, 371 enfants haïtiens dont les parents ont obtenu un jugement d'adoption sont arrivés en France depuis le séisme, selon le ministère des Affaires étrangères.

Alors que certaines associations demandent la mise en place rapide d'une commission franco-haïtienne pour faciliter ou accélérer les procédures, trois médecins spécialistes ont écrit à l'ambassadeur français des droits de l'Homme François Zimeray pour souligner au contraire que les adoptions d'urgence "ont des effets traumatiques sur les enfants et sur les familles".

"Elles compromettent le processus adoptif, mais aussi l'avenir psychologique des enfants, et au pire, peuvent conduire à une maltraitance physique et psychique de l'enfant", écrivent Pierre Lévy-Soussan, psychiatre, psychanalyste, Sophie Marinopoulos, psychologue, psychanalyste et Maurice Berger, chef de service associé en pédopsychiatrie dans une lettre dont l'AFP a obtenu copie.

"Du côté des 326 enfants (haïtiens) arrivés à ce jour, une désorganisation psychologique chez plus de 85% a été observée par les cellules d'urgence médico-psychiatriques", écrivent-ils dans leur lettre datée du 6 février.

"La chronologie des troubles, qui n'existaient pas avant le départ d'Haïti, permet d'évoquer une cause traumatique aigue, précoce, liée au déplacement dans l'urgence des enfants, sans aucune préparation psychique", ajoutent les signataires.

"Ces états traumatiques ne sont pas liés directement aux conséquences du séisme ni aux conditions de vie après. De tels états ne sont presque jamais observés avec une telle intensité ou sur un aussi grand nombre d'enfants dans les suites d'une catastrophe naturelle", concluent-ils.

"Il aurait fallu ralentir à l'extrême les procédures d'adoption au lieu de les accélérer", a précisé lundi à l'AFP le docteur Lévy-Soussan, qui a assisté la semaine dernière à l'arrivée d'un nouveau groupe d'orphelins haïtiens à l'aéroport d'Orly et qui rappelle que seuls 15% des parents adoptifs avaient vu leur enfant auparavant.

Un autre pédopsychiatre, Bernard Golse, tout en se réjouissant "que ces adoptions aient pu être menées à bien", a mis lui aussi en garde le 10 février dans Libération.

"Quitter Haïti en catastrophe pour être accueilli par sa future famille d'adoption à l'autre bout du monde pose encore davantage de problèmes et ce même en cas de +dossiers finalisés+", a-t-il écrit.

Enfin la section française de Défense des enfants international (Dei), qui avait déjà appelé le 19 janvier "tous les acteurs à ne pas se laisser guider par la seule émotion", demande de nouveau ""une très très grande vigilance", notamment "vis-à-vis de la pression croissante des familles adoptantes", et rappelle le respect nécessaire des règles internationales.

Écrit par : Romandie | 16/02/2010