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02/03/2010

Dans les coulisses de l'adoption internationale. Visite d'une "usine à bébés" au Vietnam

South China Morning Post, Hong Kong. Reportage.

 

Des couples viennent du monde entier à Lang Son, au Vietnam, pour adopter des nourrissons. Sans savoir qu'ils ont été vendus par leur mère pour une bouchée de pain.


Dans une cahute crasseuse jouxtant l'entrée d'un orphelinat, à l'extrême nord du Vietnam, la mère de Hoang pose un regard inquiet — elle semble écartelée entre instinct et résignation - sur son premier bébé, tandis qu'on le lui prend pour le remettre à une femme qui me le propose pour 10 000 dollars [7 000 euros]. "Regardez-le, c'est un si joli petit garçon", me lance Tang Thî Cai, négociante en enfants de son métier, alors que le nourrisson de 2 mois agite les jambes et cligne des yeux. "Si vous le voulez, dépêchez-vous. Nous avons déjà lancé les formalités pour le confier à l'orphelinat, il n'y a pas de temps à perdre." Sentant mon hésitation pendant qu'elle s'affaire dans la pièce insalubre, Mmc Cai poursuit sa ritournelle commerciale. "Si vous préférez une fille, dites-le-moi. Nous avons des femmes enceintes sur le point d'accoucher. Dès qu'une petite fille est disponible, nous pouvons vous téléphoner."


Dans les années 1990, le Vietnam est venu se ranger à la quatrième place mondiale en matière d'adoption internationale après la Chine, la Russie et la Corée du Sud. Au plus fort de la tendance, quelque 2 500 enfants étaient adoptés chaque année au Vietnam. Mais l'attrait de rétributions dépassant 10 000 dollars par enfant adopté dans un pays où le revenu annuel moyen ne dépasse guère un dixième de cette somme est à l'origine d'une myriade d'affaires de corruption. Celles-ci jettent le discrédit sur les programmes internationaux et sèment le doute sur des dizaines de milliers d'adoptions. En 2008, des enquêteurs américains ont découvert que de nombreux bébés prétendument abandonnés sur les marches d'hôpitaux et d'orphelinats avaient en réalité été vendus par leurs mères. Il est par ailleurs de notoriété publique que les autorités falsifient certains documents pour faciliter l'adoption de ces enfants par des couples étrangers. Les enquêteurs ont même mis le doigt sur plusieurs cas impliquant des familles qui n'avaient jamais eu l'intention de faire adopter leur enfant. Ils ont également recueilli les preuves de l'existence de "foyers de maternité" identiques à celui que dirige Mmc Cai, où les mères sont payées l'équivalent de onze mois de salaire par nourrisson remis.


Dans ce qui ressemble plus à une prison qu'à une maternité, quatre mères bercent leur bébé. Si je refuse l'offre de Mme Cai, l'enfant va être vendu à l'orphelinat de Lang Son, situé à dix kilomètres à peine de la frontière avec la Chine. Là, il sera proposé à prix d'or à des couples sans enfants venus des quatre coins du monde. Alors que les adoptants déboursent des milliers de dollars, les mères biologiques n'en reçoivent qu'une infime partie. Elles mènent à terme leur grossesse dans une misère sans nom, avant de passer quelques semaines pelotonnées avec leur bébé sur des lits en bois branlants, alignés bout à bout. Dans Une autre pièce, le plus souvent fermée à double tour, plusieurs femmes enceintes jusqu'au cou se reposent allongées sur des lits. Mme Cai leur offre le gîte et le couvert en échange de la promesse qu'elles lui remettront leur bébé afin qu'il soit adopté. "On ne peut pas les déranger parce qu'elles doivent se ménager", m'annonce MM Cai. Embarrassée le temps d'un instant par les conditions miserables dans lesquelles vivent ces mères et ces enfants, la maitresse des lieux plaisante : "Vous savez quoi ? Vous pouvez adopter Hoang gratuitement si vous achetés des ventilateurs et des climatiseurs pour ces chambres. Je voudrais tellement améliorer les conditions de vie des filles! Mais, comme vous le voyez, nous avons très peu d'argent." Plus tard, alors que les jeunes mères ne peuvent l'entendre, elle renoue avec son baratin de commerçante. "Si vous passez par une agence à Hanoi, cela vous coûtera 16 000 dollars pour adopter un enfant. Si vous passez directement par moi, vous ne paierez que 10 000 dollars pour ramener Hoang chez vous. Je peux vous mettre en conntact avec des personnes qui s'occuperont de toutes les formalités administratives."

Tel est la face du business des bébés vietnamiens que les adoptants étrangers ne voient pas - une ligne de production déprimante constituèe de jeune mères que la pauvreté, la honte et l'appât du gain incitent à abandonner leur bébé.

Jouant la rôle d'un père adoptif potentiel, je suis arrivé ici quatre jours après un groupe de six couples irlandais qui ont emprunté les canaux d'adoption officiels. Ils circulent dans un minibus climatisé, qui est passé sans s'arrêter devant la maison de Mme Cai, et sont allés chercher leurs bébés dans les locaux plus présentables de l'orphelinat. Chacun d'eux a déboursé approximativement 7 500 euros. Ce qu'ils ignorent, c'est que la vie de leurs bouts de chou a commencé non pas dans les villages des mères ou à l'orphelinat, mais dans le cloaque de l'usine à bébés, derrière la maison de Mme Cai. "Ces six bébés viennent tous d'ici. Si je n'étais pas là, il n'y aurait pas d'enfants à adopter", clame-t-elle. Cela fait dix ans que Mme Cai sert d'intermédiaire. Elle offre un refuge officieux aux femmes qui portent un enfant non désiré et vivent dans la province montagneuse et reculée de Lang Son, une région pauvre qui vit essentiellement de la contrebande avec le sud de la Chine. Nombre de femmes qui se rendent chez Mme Cai sont issues de familles paysannes dont les revenus ne dépassent guère 1 dollar par jour. Affable et maternelle, l'intermédiaire les accompagne au fil de leur grossesse, les emmène accoucher à l'hôpital public de Lang Son et leur offre un gîte miteux, le temps de faire les examens médicaux obligatoires et d'entamer les formalités administratives complexes qui précèdent l'adoption. Une fois l'enfant adopté, la mère retourne vivre dans son village - sans aucun suivi médical postnatal.


Au début de l'automne 2009, six fonctionnaires d'une autre province située au sud de Hanoi ont été condamnés à des peines de prison comprises entre quinze et dix-huit mois pour avoir falsifié des documents en échange d'argent. Alors officiellement abandonnés, plusieurs centaines de bébés devenaient disponibles pour une adoption à l'étranger, avec de coquettes sommes à la clé. Publié en 2008, un rapport de l'ambassade des Etats-Unis dénonçant la corruption massive dans les procédures d'adoption a déclenché ces arrestations. Ce document a même poussé les Etats-Unis à suspendre les adoptions et contribué à ce que l'Irlande mette un terme, en mai, à l'accord autorisant ses ressortissants sans enfant à en adopter un au Vietnam. Cela étant, d'autres pays ne leur ont pas emboîté le pas, et, ces dernières années, des centaines de bébés ont quitté les orphelinats vietnamiens pour rejoindre un foyer en Italie, au Canada, en France, en Belgique et au Danemark.


Les six couples irlandais, dont les demandes avaient été approuvées avant la date butoir du 1er mai 2009, ont été escortés par l'agence d'adoption et les responsables de l'orphelinat tout au long de leur voyage jusqu'à Lang Son. Selon une administratrice de l'orphelinat, celui-ci compte 95 enfants, dont 20 à 25 âgés de moins de 1 an. Tous attendent un nouveau foyer - le pourcentage d'enfants en bas âge est étonnamment élevé pour un orphelinat standard. "La situation est très sensible en ce moment, et nous ne pouvons laisser entrer personne sans autorisation spéciale", m'informe-t-elle. A l'extérieur, dans la rue, la propriétaire d'un café est plus encline à commenter les activités de l'institution. "C'est un défilé ininterrompu d'étrangers. Des groupes arrivent en minibus et repartent avec des bébés, ils vont et viennent sans cesse, confie-t-elle. Tout comme pour les touristes, il en arrive plus ou moins en fonction des saisons. Pendant la haute saison, à partir de novembre, un bus se présente tous les huit ou quinze jours. En été, lorsque le climat est très chaud et humide, il en arrive peut-être une fois par mois. Ils viennent de tout un tas de pays." Indiquant du doigt la maison de Mme Cai, la femme poursuit : "Les filles enceintes vont chez elle. Elle s'en occupe et remet les bébés à l'orphelinat en échange d'argent. Presque tous les enfants de l'orphelinat sont passés par elle."

Très simple, la maisonnette à un étage ne trahit rien des activités qui s'y déroulent. Lorsque Mme Caï m'invite â prendre le thé dans le salon, à l'avant de la maison, seuls son mari et sa petite-fille sont visibles. Mais, quand je l'interroge sur la possibilité d'adopter un enfant directement auprès d'elle, elle me guide à travers deux portes latérales jusqu'à une cour fermée, bétonnée, à l'arrière de l'habitation. C'est là que sont hébergés les femmes enceintes, les mères et les nouveau-nés, dans des pièces exiguës à l'atmosphère suffocante. Les pensionnaires se partagent une cuisine installée sous un toit de tôle et des toilettes à ciel ouvert répugnantes. Hoang est un exemple typique des nourrissons qui vivent ici, m'explique Mme Cai, après m'avoir proposé de l'acheter. Sa mère, qui a 25 ans, vit dans un village perché dans les montagnes. Lorsqu'elle était encore une jeune adolescente, sa famille l'a mariée — cette pratique reste commune dans le nord rural du Vietnam. Et, pendant des années, elle n'a pas pu avoir d'enfant. "Plus tard, lorsqu'elle est tombée enceinte, elle était déjà séparée de son mari, qui avait pris une concubine, raconte Mme Cai. Elle ne voulait pas élever l'enfant toute seule, alors elle est venue me voir pour faire adopter son bébé. Je ne fais pas de publicité, mais je suis connue et toutes les personnes dans cette situation savent ou me trouver." Une des femmes qui partagent la pièce miteuse où vivent Hoang et sa mère a 28 ans. Elle a accouché de jumeaux voilà deux mois. "Elle a déjà deux enfants et, si elle garde ces deux garçons, elle sera pénalisée par la politique vietnamienne de limitation des naissances à deux enfants, m'informe Mme Cai. Elle est venue ici pour que ses fils puissent mener une nouvelle vie dans une autre famille." L'intermédiaire insiste : elle ne reçoit qu' "une petite somme" de l'orphelinat en échange de son approvisionnement en nourrissons. L'argent qu'elle remet aux mères qui abandonnent leur bébé est suffisant, dit-elle, pour couvrir le coût du voyage de retour et constituer "une petite compensation" pour la perte de leur enfant.
"J'aimerais pouvoir faire davantage pour elles", soupire Mme Cai.

 

224 euros
pour la mère en échange
de son enfant

 

Ses activités sont étonnamment similaires à celles de nombreuses organisations illicites d'autres provinces dénoncées dans le rapport de 2008 de l'ambassade des Etats-Unis. Selon ce document, les structures incriminées "nourrissent et logent gratuitement les femmes enceintes en échange de leur engagement à abandonner leur enfant à la naissance". Le rapport poursuit : "Aucune de ces structures ne fait ouvertement de publicité pour ses services. Les femmes apprennent leur existence exclusivement par le bouche-à-oreille. Comme ces structures sont ouvertes et que les femmes sont libres d'y entrer et d'en sortir, elles contractent une dette pour chaque nuit  qu 'elles y passent, et, si elles ne renoncent pas à leur enfant, elles devront s'acquitter de cette dette." Toujours selon le rapport, les mères "vivent souvent dans la misère" et, à leur départ, elles reçoivent "jusqu'à 6 millions de dongs [224 euros] en échange de leur enfant". Qui plus est, "si la source de financement de ces structures n'est pas claire, elles semblent entretenir des liens étroits avec les orphelinats voisins".

 

A quelques heures de route de Lang Son, à Hanoi, les couples irlandais goûtent à leur toute nouvelle vie de famille. La réglementation oblige les parents et leur bébé à séjourner une quinzaine de jours dans la capitale vietnamienne en attendant l'obtention de passeports et de visas de sortie. Nul doute que ces enfants auront de bien meilleures conditions de vie et plus de chances de s'épanouir en Irlande qu'au Vietnam. Néanmoins, ce qui se passe à Lang Son soulève de graves interrogations sur les processus d'adoption, sur les personnes qui en profitent et sur la motivation de certaines mères. Pour l'instant, à l'heure des toutes premières joies de la parenté, alors qu'en Irlande des chambres préparées avec amour attendent le nouveau membre de la famille, ces couples ont peut-être l'impression de posséder les réponses à l'ensemble des questions qu'ils se posent à propos de ces adoptions. Mais, lorsque leurs bébés grandiront, lorsqu'ils seront devenus des adolescents curieux et conscients d'eux-mêmes, il se peut qu'ils posent alors à leurs parents des questions auxquelles il sera très difficile de répondre.

 

Simon Parry

Courrier International n°1008 du 25 février au 3 mars 2010.

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