Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Australie. Des familles prises dans le cauchemar de l'adoption éthiopienne. | Page d'accueil | Des enfants ou des matières premières ? »

17/03/2010

Protection de l'enfance. Nos enfants en otages. Françoise Rodary

Nos enfants en otage Francoise Rodary.jpgLa perte d’un enfant, son vol, sa captation.
L’enfant comme enjeu d’un conflit entre adultes



 
 
Une mise en garde pleine de tact des récits vécus proposés par Françoise Rodary, Co-auteur du Sang des Femmes : la sage-femme, Prix Pergaud 2008.
Frédérique Ferrand, professeur à la Faculté de droit de l’Université Jean Moulin Lyon 3,  membre de la commission européenne de droit de la famille (CEFL) en a rédigé la préface.


Résumé

Neuf récits qui ont pour thème directeur la perte d'un enfant, son vol, ou sa captation. L'enfant est alors l'enjeu d'un conflit entre les adultes. Que celui-ci soit utilisé comme instrument de vengeance lors d'une séparation ; qu'il soit l'objet d'un enjeu narcissique de la part d'un des membres de la famille ; qu'il soit traité comme une marchandise ; qu'il constitue une réserve d'organes à même de régénérer le corps d'un père-ogre, comme le rendra possible la biologie dans un futur proche. Il n'y a pas de psychologie lourdement intrusive dans ces neufs récits (huit sont fidèlement inspirés de faits réels). L'auteur-passeur témoigne et encourage le lecteur à la réflexion, devant ces histoires étonnantes. Ces récits illustrent, chacun à leur manière, l'égoïsme sans scrupule de ceux qui se servent d'un enfant pour arriver à leurs fins. Françoise Rodary nous fait entrer dans le monde cruel de l'enfance trahie, blessée, sacrifiée. Sacrifiée à l'égoïsme des adultes ; à des calculs personnels qui entraînent l'enfant dans une situation chaotique, au détriment de son épanouissement psychologique.


Critique

« Le sens n’est jamais donné ni disponible, il s’agit de se rendre disponible pour lui, et cette disponibilité se nomme liberté. »

Jean-Luc Nancy, Hegel, l’inquiétude du négatif, Hachette, 1997.

Les nouvelles de Françoise Rodary, écrites dans un style limpide et incisif, on les dira volontiers réalistes, mais qu’est-ce que le réalisme ? C’est de leur nudité même que ces nouvelles crues et cruelles tirent toute leur force. Elles rappellent l’art de Maupassant, pour leur côté incisif et concis.

 

L’auteur, toute jeune encore, a été très marqué par la lecture de la nouvelle « Aux champs », qui met en scène un enfant vendu par ses parents à de riches bourgeois. Maupassant met les enfants des deux familles paysannes en scène, leurs sentiments et leurs pensées, il nous les livre, tandis que Françoise Rodary évite soigneusement de mettre en scène les enfants, qui sont les grands absents de ses nouvelles, tout en en étant le motif central. Elle ne plonge pas le lecteur dans une ambiance avec force détails, elle centre son écriture sur le drame, rien que le drame.

 

Quels sont les moyens littéraires mis en jeu par l’auteur et quel dessein poursuit-il ?

 

On l’a vu : les procédés littéraires mis en jeu dans ses nouvelles sont divers. On y trouve des dialogues, des lettres, un article de journal, un forum de discussions sur Internet et même des rapports médicaux ainsi que des notes de synthèse.

 

Les dialogues abondent, toujours justes, toujours amenés par la situation exposée avec force en quelques phrases. Ils nous plongent au cœur des drames humains qu’elle met en scène. Jamais l’auteur ne se permet aucun commentaire, jamais il ne juge.

 

Nul hiatus entre l’auteur et le narrateur. Françoise Rodary fait parler des personnages qui sont des personnes, elle leur donne la parole qu’on ne leur a jamais donnée, que les drames vécus par eux leur a interdite. C’est le seul parti pris de l’auteur.

 

Les histoires parlent d’elles-mêmes, c’est la seule manière de rendre à leur humanité, toute leur humanité - par-delà bien et mal - les personnes qui ont été comme balayées par l’histoire dont ils ont été les acteurs impuissants.

 

Françoise Rodary nous montre que des décisions et des actes conduisent inéluctablement au drame : la perte d’un enfant, dans des circonstances, des contextes géographiques et historiques chaque fois différents.

 

Elle n’a pas fait des enfants des personnages. Les enfants ne parlent pas et ils n’ont pas la parole. Ils n’existent dans ses nouvelles qu’à titre de « référents », pourtant c’est eux qui, à leur manière, sont à l’origine des drames. Chaque enfant est l’enjeu muet d’un jeu de pouvoirs exercé par les adultes qui se servent des enfants pour arriver à leurs fins.

 

Les enfants à l’origine de ces drames entre adultes sont évidemment innocents. Ils ne savent pas, ils ne décident de rien, ils n’ont pas voix au chapitre. Ils subissent la perte irrémédiable d’un de leurs parents par la volonté de l’autre parent, pour des motifs variés que le lecteur découvre au fur et à mesure de sa lecture. L’auteur n’en fait pas des victimes au sens coutumier de ce terme : aucun ressentiment et aucune revendication ne trouvent à s’exprimer dans ses nouvelles. L’auteur, paradoxalement, donne la parole à ces enfants en les laissant à leur mutisme.

 

L’auteur n’entre pas non plus dans la psychologie des parents. Françoise Rodary les montre à l’œuvre, elle met en scène un enchaînement inéluctable, en montrant les conséquences de certains choix de vie ou de certains actes qui retentissent longtemps après coup, sans jamais prononcer, comme nous l’avons souligné, quelque jugement de valeur que ce soit. Le parti pris comportementaliste de l’auteur ne livre que des faits et leur enchaînement auxquels sont enchaînés les acteurs du drame.

 

Le lecteur assiste impuissant au déroulement des drames, et c’est en cela qu’il s’identifie aux enfants absents de ses nouvelles, mais si présents, si l’on songe au fait qu’ils sont au cœur des drames évoqués. Oui, la force incroyable de ces nouvelles est là : l’impuissance ressentie par le lecteur est bien la même que celle qui fut celles des enfants au moment du drame. A la fin de notre lecture, nous restons sans voix, mais la pensée est à l’œuvre qui nous enjoint de nous demander d’agir au mieux dans notre propre vie pour que de tels drames ne se produisent pas dans « notre cercle de vie ». Si morale de l’auteur il y a, elle est là et rien que là…

 

Aucun « je » dans ces contes cruels modernes, aucun au-delà salvateur qui laisserait entrevoir une transcendance qui s’érigerait en instance appelée à prononcer des jugements moraux ni à proposer des exercices expiatoires.

 

La justice, parfois, se mêle au drame, mais la justice des hommes agit exclusivement dans l’intérêt des enfants, elle fait partie intégrante du drame, dont elle n’atténue nullement la cruauté, mais qu’elle clôt sur lui-même.

 

« Nos enfants en otages  » procure un bonheur de lecture rare et très singulier.

 

Ce livre est beau, malgré sa cruauté. Sa hauteur morale tient toute entière dans le tour de force littéraire qu’il est dénué de toute moralisme. Qu’on ne s’y trompe pas : l’auteur n’est pas relativiste, encore moins nihiliste. Elle ne prône pas la loi du plus fort, elle ne fait pas implicitement l’apologie du fait accompli, du coup de force. Il traduit un respect absolu des personnes en ne prononçant aucune condamnation, cette facilité des bien-pensants.

 

Dans ces récits, personne n’est ni tout blanc ni tout noir, les personnages évoluent dans un monde gris. La position de l’auteur rappelle le froid réalisme hégélien. Ce que Jean-Luc Nancy dit du geste philosophique de Hegel, nous pourrions le dire du geste littéraire de Françoise Rodary :

 

« Ce monde se perçoit comme le monde gris des intérêts, des oppositions, des particularités et des instrumentalités. Il se perçoit ainsi comme un monde dont l’histoire est une succession d’atrocités et dont la conscience est la conscience d’un malheur constitutif. C’est à tous égards le monde de l’extériorité d’où la vie se retire au profit d’un déplacement sans fin d’un terme à un autre, sans soutien ni recueillement dans une identité de sens. Jamais plus ce déplacement ne rejoint le mouvement d’une transcendance qui le soulèvera vers une signification suprême. Il connaît la possibilité « de la mort privée de signification », c’est-à-dire de la mort de la signification même. »

Ce livre, à tous égards, est un livre athée, écrit par-delà bien et mal, mais il ne se réclame explicitement d’aucune obédience philosophique, il évite cet écueil.

 

Par-delà leur valeur littéraire intrinsèque, les nouvelles de Françoise Rodary nous livrent une leçon de vie et de philosophie sans concepts ni jugements assénés au lecteur. C’est une leçon de liberté, donnée avec une infinie pudeur, la seule qui vaille en la matière.

 

Source: Portail du Chasseur abstrait.
 


Nos enfants en otage
·  Broché: 226 pages
·  Editeur : Editions Pascal (18 février 2010)
·  Langue : Français
·  ISBN-10: 2350190765
·  ISBN-13: 978-2350190761

 

 

10:11 Écrit par collectif a & a dans Livre - Revue | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us