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14/01/2011

Quand l'enfant de l'ennemi finit par gagner l'après-guerre

Elle était fille de l'ennemi et cela ne pouvait pas se savoir. Soixante-sept ans après sa naissance, Gerlinda Swillen est devenue, en Belgique, la première enfant de la guerre à obtenir la nationalité allemande. Elle peut enfin sortir de l'ombre et s'afficher comme une femme avec une identité complète. "Ceci clôture ma quête de père. Mon histoire personnelle est réparée." Grâce à cette double nationalité, Gerlinda Swillen espère ouvrir la voie de la reconnaissance des enfants de la guerre. Ils seraient pas moins de 20000 dans notre pays.


Pour les enfants de la guerre, le deuxième conflit mondial ne s'est pas achevé en 1945. "Beaucoup d'entre nous ont du alors commencer à mener leur propre guerre", explique Gerlinda Swillen. "La lutte pour la reconnaissance de notre identité biologique." Les enfants nés d'une mère belge et d'un père soldat allemand étaient les enfants de l'ennemi. Des enfants dont personne ne devait savoir comment ils avaient été conçus, même pas eux-mêmes. "J'ai longtemps vécu avec une demi-identité".Jusqu'à aujourd'hui. Sur son bureau trône l'Einbùrgerungsurkunde, le document officiel qui matérialise la fin de son combat. Elle a désormais la double nationalité belgo-allemande.

Elle est la première dans ce cas mais entend bien ne pas rester la seule. Depuis qu'elle est sortie du placard en 2007 en tant que fille d'un soldat de la Wehrmacht, elle a parlé à presque une centaine d'autres enfants de la guerre. Jusque là, ils représentaient une face cachée de notre histoire. Aujourd'hui, elle milite pour la création d'un réseau européen qui se battrait pour leurs droits. "La double nationalité, c'est une étape importante pour l'obtention d'un statut protégé pour les enfants de la guerre. La nationalité est tellement importante. Certains bébés de la guerre étaient même apatrides. C'est affreux. Etre protégé par la loi, c'est souvent lié à la nationalité. Sans nationalité, c'est à peine si l'on a des droits."

Elle-même a essayé depuis son plus jeune âge de retrouver sa véritable identité mais elle se heurtait chaque fois à un mur. "Ma mère me rabrouait chaque fois que je posais des questions sur mon père, mais je savais bien qu'il y avait quelque chose qui clochait. Les adultes commençaient à chuchoter lorsque j'arrivais ou se mettaient subitement à parler dans une autre langue. Et ma mère se comportait bizarrement. Jusqu'à l'âge de quatre ans, j'habitais chez mes grands-parents. Mais quand ma mère s'est mariée avec un veuf qui avait un jeune fils, tout a subitement changé."

Sa mère tricotait les mêmes vêtements pour elle et pour son demi-frère. "Rien ne pouvait la rendre plus heureuse que lorsque quelqu'un remarquait que nous avions presque l'air d'être des jumeaux. Elle voulait surtout gommer mes origines, oublier le passé. C'était un tabou absolu. Il lui arrivait bien de dire, quand elle était fâchée, que si elle s'était mariée, c'était pour moi. Je me suis rendu compte plus tard que beaucoup de mères célibataires d'enfants de la guerre avaient fait de même, pour protéger leur enfant de l'exclusion. Mais, après avoir franchi ce pas, le nom du vrai père devenait encore plus tabou."

De temps en temps, le prénom Karl revenait dans les conversations mais il a fallu longtemps pour qu'elle réalise qu'elle était la fille d'un soldat allemand. Le nom de famille ne sortait pas. Jusqu'à ce jour de 2007 où elle a provoqué sa mère qui était en train de parler de la guerre. "J'ai dit : arrête de radoter, tu ne te souviens même pas du nom de mon père. Bien sûr que si, a-t-elle répondu. Dis-le, alors, ai-je répondu, alors que tout le monde nous regardait en silence. Karl Weigert, a-t-elle lâché". C'était la dernière pièce du puzzle, celle que Gerlinda attendait depuis 64 ans. Depuis ce jour-là, elle ne tient plus aucun compte des tabous. Elle a raconté l'histoire de ses origines à tous ses amis, lancé un appel aux autres enfants de la guerre et s'est plongée dans cette page d'histoire qui fait apparemment encore tellement peur à certains. Et elle est partie à la recherche de son père en Allemagne. Le jour de son 66e anniversaire, le téléphone a sonné. C'était le Deutsch Dienststelle, qui gère les dossiers des 17 millions de soldats de la Wehrmacht. "Nous pensons avoir retrouvé votre père", ont-ils dit. "Mais il y a un problème. L'âge ne correspond pas. "Ma mère avait dit qu'il avait trois ans de plus qu'elle mais il en avait seize de plus", explique Gerlinda Swillen. "Tout le reste collait. Il avait été affecté à Gand, sa mère s'appelait Barbetta - mon nom vient en partie d'elle - et son père travaillait aux chemins defer. Ils ont fait un travail incroyable. Maintenant, j'insiste auprès de tous les autres enfants de la guerre : chaque détail compte et peut aider à reconstituer le puzzle"

Son père était décédé en 1958 mais le frère et !a soeur de celui-ci vivaient encore et ils étaient prêts à la rencontrer. En 2009, elle a reçu une photo de son père. "C'est tout moi, non ?", dit-elle en la montrant. "Ce nez, ce front C'était bizarre aussi d'entendre certaines histoires. Je n'ai pas été élevé par eux, j'ai grandi dans un tout autre milieu et pourtant, on n'a aucune prise sur certains caractères héréditaires. Mon père avait des côtés sexistes et moi j'ai plutôt des idées féministes. Je me serais certainement souvent disputé avec lui, ai-je dit à son frère, mais celui-ci a aussitôt démenti. Quand mon père était vraiment fâché, il ne disait rien : il tournait le dos et s'en allait J'étais sciée qu'il me dise cela, parce que je fais exactement la même chose."

Son père avait claqué la porte de la maison familiale à 17 ans ; à un moment donné, Gerlinda a, elle aussi, radicalement coupé les ponts avec sa mère et son beau-père. "C'était un épicurien, très dynamique, très sociable, et moi aussi. Subitement, vous comprenez plein de choses, votre identité se reconstitue. Je me sentais incroyablement libérée. Cela vous donne une énorme force aussi. J'ai enfin l'explication de plein de choses."
Comme celle de sa mauvaise relation avec sa mère. "J'ai compris subitement qu'elle avait dû vivre pendant des années avec le portrait craché de son amant. Mon fils ressemble aussi énormément à mon père. J'ai compris cela maintenant. Ma mère le savait depuis le début mais ne m'en avait jamais parlé. Maintenant elle en parle souvent. Mais elle n'arrive pas encore à exprimer que moi aussi, je lui ressemble de manière flagrante."

Jusqu'à il y a peu, sa mère ne voulait rien savoir de la famille allemande de Gerlinda mais la curiosité a fini par l'emporter petit à petit. "Elle estimait qu'il l'avait laissé tomber. Mais mon père avait été plutôt honnête. Il l'avait demandée en mariage à mon grand-père. Mon grand-père avait refusé. Parce qu'il était anti-allemand mais aussi parce qu'il percevait le danger. Personne ne le savait, mais il avait du sang juif. Et les Allemands exigeaient que les femmes de leurs soldats aient une ascendance pure. Ils auraient certainement fait une enquête et, s'il l'avaient découvert, nous aurions alors tous risqué de nous retrouver dans un camp de concentration."

Après la guerre, la loi du silence régnait mais maintenant, cela a changé. Gerlinda déteste l'expression "collaboration horizontale" : "En temps de guerre, les relations sexuelles sont une manière d'avoir une bouffée de liberté pour les hommes et les femmes. Si j'en crois les conversations que j'ai eues avec d'autres enfants de la guerre, la plupart de ces relations n'ont rien eu à voir avec la collaboration." Gerlinda elle-même ne s'est pas tourmentée à propos du passé de son père. "Longtemps, je n'ai rien su. Mais j'ai été soulagée d'apprendre que mon père avait toujours fait en sorte de ne pas devoir se battre. D'après mon frère, il détestait les armes, il s'occupait du matériel roulant. Cela m'a soulagé d'apprendre qu'il n'avait pas eu à tuer des gens."

Aujourd'hui, elle estime que son histoire personnelle n'est qu'un détail de l'Histoire du monde. "Cette double nationalité a surtout de l'importance pour pouvoir protéger les enfants de la guerre dans le futur. Je sais que les gens tirent rarement les leçons de l'Histoire mais ces situations se reproduisent encore aujourd'hui. Des enfants conçus par des soldats américains ne reçoivent pas le droit départir à la recherche de leur père. Mais les enfants de la guerre doivent avoir droit à leur identité biologique. Avec ce statut, nous voulons leur donner une protection juridique contre les insultes et l'exclusion. Afin que tout ceci ne se reproduise plus." 

Source : De Morgen | Courrier International n° 1050 | 16-21.12.2010

 

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Après des années de silence en Belgique, l'âge des témoins devient aussi problématique. Les entendre devient donc très urgent. Le CEGES appuie cet appel au témoignage.

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La Libre Belgique | 15.10.2008