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27/12/2011

Haïti. Les dessous de l'adoption internationale

En moyenne, quelque cinq enfants proposés à l'adoption internationale quittent chaque jour le pays pour se rendre en terre étrangère, particulièrement en Europe. Le nombre d'enfants adoptés en Haïti chaque année par des étrangers s'élève à plus de 2 000, dont la majeure partie par des couples français. Une activité qui rapporte gros.

Haïti: Michaëlle à huit ans. Yeux noirs, lèvres retroussées, cette fillette originaire de Grande-Saline (Artibonite) n'a pas de veine. Ses parents sont morts depuis deux ans. Après des galères et des privations, elle est tombée dans un « circuit ». Un bon circuit, croit-on dans le milieu car après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, à la faveur de l'effondrement des capacités de surveillance de l'État haïtien via l'Institut du bien-être social et de recherches (IBESR) et des autorités policières, la fillette a pu quitter le pays. Adoptée par des Belges, l'histoire de Michaëlle n'est pas singulière.

« Pour Michaëlle comme bon nombre d'enfants orphelins, la procédure est allée très vite. Les étrangers qui voulaient l'avoir coûte que coûte ont versé 5 000 dollars américains à des responsables de la crèche pour adopter cette fillette qui avait perdu ses parents pendant le séisme », raconte Jeanne, une employée de l'IBESR, navrée.

Selon un rapport de l'Unicef, parmi les quelque 700 centres d'enfants actuellement répertoriés sur l'ensemble du territoire haïtien, seulement 300 sont dûment enregistrés auprès de l'État, avons-nous appris. Institutions hébergeant des enfants en bas âge et dont le but avéré est de les donner en adoption internationale, plusieurs de ces crèches sont liées à des organismes étrangers qui se chargent, contre espèces sonnantes et trébuchantes, de trouver des enfants et des parents adoptifs. Dans certains orphelinats, il s'agit là d'un commerce illicite et extrêmement lucratif, bien que les premiers concernés- les enfants - possèdent toujours leurs parents. 80 à 90% sont des adoptions individuelles, fruit d'une relation directe entre les propriétaires de crèche et les parents adoptifs étrangers. En plus des rémunérations (et mensualités) payées par les parents adoptifs, certaines crèches reçoivent des subventions via des ONG haïtiennes et étrangères.

Des crèches, quoique reconnues et accréditées par l'Institut du bien-être social et de recherches (IBESR), fonctionnent sans structure réelle avec, le plus souvent, la complicité d'un avocat qui, lui aussi, s'enrichit de manière indécente aux dépens des enfants. Leurs honoraires pour compléter un dossier d'adoption sont fixés selon le client et varient de 1 000 à 4 000 dollars américains, d'après un expert qui a bien voulu s'entretenir avec nous sous le couvert de l'anonymat. Ces enfants adoptés par des étrangers perdront bien souvent contact pour toujours avec leurs parents restés en Haïti, alors qu'il s'agit, dans presque tous les cas, d'une adoption simple et non d'une adoption plénière.

Les experts constatent en effet une augmentation du nombre de crèches en Haïti. Leur contrôle est un problème épineux pour l'IBESR, qui n'a pas les moyens de sa politique ou qui intervient trop tard dans la procédure d'adoption. De plus, certaines informations confirment qu'à la racine de ces réseaux se trouvent certains fonctionnaires ou propriétaires de crèche et d'orphelinat. Plusieurs vivent de ce commerce odieux et opèrent en toute impunité grâce à la complicité de certains employés de l'État.

Dans de nombreux centres d'accueil et orphelinats, des milliers d'enfants vivent dans des conditions déplorables, sinon infrahumaines. C'était le cas de l'orphelinat «Son of God » de Carrefour, fermé par les autorités haïtiennes en octobre dernier après que l'IBESR a été informé que les enfants accueillis dans cet établissement étaient victimes d'abus et de maltraitance Sur les 50 000 enfants placés dans des centres d'hébergement dans l'ensemble du pays, à peu près 20 000 sont orphelins de père ou de mère ; les autres n'y sont qu'en raison de l'extrême pauvreté de leurs géniteurs. Suite au séisme de 2010, les orphelinats sont devenus l'une des activités les plus lucratives, après les ONG nationales et internationales. Les illégalités dans les procédures d'adoption sont pourtant connues de tous. Il s'agit souvent de véritables réseaux criminels dédiés à la traite des enfants et à des adoptions irrégulières. Ces réseaux, opérant à travers les crèches et les orphelinats, s'approvisionnent en enfants en utilisant souvent la menace, la fraude ou le mensonge, convainquant ainsi les parents biologiques de donner leurs enfants en adoption. Ces réseaux, experts dans la fabrication de faux documents, de faux témoins se faisant passer pour les parents légitimes, de déclarations d'abandon ou de consentement frauduleux, collaborent également avec des avocats et des juges de paix pour parvenir à leurs fins.

Au cours de nos enquêtes, la grande discrétion des propriétaires de crèches et d'orphelinats ne nous a pas permis, jusqu'ici, de faire véritablement la lumière sur les pratiques de trafic d'enfants par voie d'adoption. Néanmoins, les rumeurs de toutes sortes, même les plus terribles - sur des prélèvements d'organes - courent de plus en plus dans les rues. Conformément à la loi du 4 avril 1974, l'État haïtien devra renforcer les contrôles avant et après les adoptions.

Des voix s'élèvent

Pas étonnant que de plus en plus de voix s'élèvent pour dénoncer ce scandale. Non des moindres: l'ambassadeur français de l'adoption internationale, Thierry Frayssé, a, au cours d'un séminaire tenu récemment à Port-au-Prince, mis l'accent sur la nécessité de ratifier la Convention de la Haye du 29 mai 1993 relative à la protection des enfants et à la coopération en matière d'adoption internationale adoptée par Haïti en 2010, mais toujours pas ratifiée. Il estime que l'heure est venue pour chaque secteur de la vie nationale, notamment les parlementaires haïtiens, de se saisir du débat en vue de régulariser cette question.

M. Frayssé croit que la ratification de la Convention de la Haye permettra à l'IBESR de devenir l'autorité centrale en matière d'adoption en Haïti et d'y jouer un rôle beaucoup plus important. La mise en oeuvre de cette convention, la perception des droits de l'enfant sur le plan international, les questions des enjeux juridiques de l'adoption internationale, de l'abandon et des difficultés de la parentalité ainsi que celle de l'accompagnement des familles adoptantes sont les principaux thèmes qui ont été traités au cours de cette rencontre d'échanges.

La directrice générale de l'IBESR, Arielle Villedrouin, précise que le nombre d'enfants adoptés en Haïti par des étrangers s'élève à plus de 2 000 chaque année, dont la majeure partie par des couples français. Contrairement aux statistiques de l'Unicef, Mme Villedrouin ajoute que l'IBESR compte environ 700 maisons d'accueil et orphelinats dont seulement 150, selon elle, ont l'autorisation de fonctionner. Pour régulariser la situation, Mme Villedrouin sollicite l'appui des partenaires locaux et internationaux.

Quant aux parents ayant adopté sans statut légal des enfants haïtiens après le séisme et qui ont manifesté récemment à Paris, l'ambassadeur français en Haïti, Didier Le Bret, précise que l'adoption simple permet à l'enfant adopté de maintenir une certaine filiation avec la famille biologique tandis que l'adoption plénière ne le permet pas. Néanmoins, les parents biologiques seront toujours informés sur la situation et l'évolution des enfants.

D'un autre côté, selon le diplomate, les familles adoptantes en Haïti avaient pour habitude de faire établir, parallèlement au jugement haïtien d'adoption simple, un consentement à adoption plénière devant un notaire. Munis de ce document, les parents adoptifs obtenaient alors devant les tribunaux français l'adoption plénière. Mais ce document n'a apparemment plus de valeur légale en Haïti qui est en train de revoir profondément sa législation concernant l'adoption. Selon lui, le problème de ces dossiers est technique, car il n'y a aucune mauvaise volonté de l'administration française, seulement un problème juridique de fond, qui existe depuis toujours et que les parents n'ignoraient pas en adoptant en Haïti.



Source : Le Nouvelliste | 22.12.2011

09:56 Écrit par collectif a & a dans Adoption internationale | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : haïti, france | |  del.icio.us