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24/12/2006

La post adoption: vers un équilibre des droits et intérêts des adoptés des adoptants et des familles d'origine.

medium_postadoption.2.jpgContribution d' Isabelle Lammerant (SSI/CIR) au Séminaire européen sur la post-adoption organisé à Florence par ChildONEurope le 26 janvier 2006.

 

 

 



Brève présentation du Centre international de référence pour les droits de l’enfant privé de famille
(SSI/CIR)



Le Service Social International (SSI), ONG internationale, est un réseau de services sociaux nationaux dans plus de 160 pays. Il intervient dans des cas individuels à la demande de personnes, d’organismes ou d’autorités, pour offrir une aide aux personnes et aux famillesconnaissant des problèmes juridiques ou sociaux causés par les migrations ou les déplacements internationaux. Son mode d’action spécifique consiste dans la promotion d’une coopération entreservices sociaux, autorités administratives, voire juridictions des pays concernés par une situation familiale internationale, en vue du rétablissement ou du renforcement de liens familiaux, ainsi quede l’appui à la résolution des conflits.



Programme créé par le Service Social International, le Centre international de référence pour les droits de l’enfant privé de famille (SSI/CIR), situé au Secrétariat général à Genève, a pour butde contribuer, à travers le monde, à une meilleure protection des enfants en situation ou en risque de délaissement familial, et à la promotion de leurs droits notamment dans le cadre du placement et de l’adoption. Il travaille en réseau avec les Autorités des pays concernés, les organismes deprotection de l’enfance et d’adoption agréés et les professionnels partageant une éthique fondée sur les droits de l’enfant.


Le SSI/CIR développe, en anglais, français et espagnol, des activités de documentation, l’information, de recherche, d’expertise et de formation orientées vers la promotion des droits de l’enfant. Il publie notamment un Bulletin mensuel d’information et d’analyse, relatif auxlégislations et pratiques de protection de l’enfant privé de famille à travers le monde. Dans lespays industrialisés qui co-financent le SSI/CIR, le Bulletin est disponible gratuitement pour les professionnels, organisations et autorités. Dans les autres pays industrialisés, il est disponible surabonnement pour les seuls organisations et professionnels privés. Le Bulletin est également isponible gratuitement dans les pays en développement et en transition.

 


I. Existence d’un « triangle post adoptif »



La situation de post adoption concerne les droits et intérêts de trois catégories d’acteurs : l’adopté, enfant puis adolescent et adulte ; les parents adoptifs et le cas échéant la familleadoptive élargie (fratrie, grands-parents, oncles et tantes, cousins…) ; et les parents d’origine et le cas échéant la famille d’origine élargie (fratrie, grands-parents, …).
... ...



II. A la recherche d’un équilibre au sein du triangle post adoptif



Le droit international actuel de l’adoption se fonde sur un corps d’instruments relatifs aux droits de l’enfant, parmi lesquels principalement la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant du 20 novembre 1989 et la Convention de La Haye du 29 mai 1993, sur la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption internationale, mais aussi de nombreux principes et bonnes pratiques développés par la Communauté civile internationale, notamment les organisations de protection de l’enfant.
... ...



III. Suivi du placement en vue d’adoption et services de soutien post adoptif



 L’adoption présente une double nature, à la fois institution de filiation et mesure de protection d’un enfant. A ce double titre, elle relève de la responsabilité de l’Etat et, en tant que mesure de protection de l’enfant, elle doit être mise en oeuvre par des professionnels travaillant de préférence en équipe pluridisciplinaire (assistants sociaux, psychologues, médecins, juristes).  
... ...
 
 
IV. Accès aux information et contacts éventuels post adoption



Conformément aux conventions internationales (art. 7 de la Convention des droits de l’enfant, art. 30 et 31 de la Convention de La Haye), l’enfant a le droit de connaître ses parents d’origine, dans la mesure du possible.



Conclusions

La question de la période post adoptive inscrit donc dans la durée les exigences de respect de trois pôles du triangle adoptif : adopté - famille adoptive - famille d’origine, qui naissent dès avant l’adoption.

Ces exigences ne sont souvent pas spécifiquement présentes dans le quotidien des familles, car la finalisation juridique de l’adoption fige une situation de séparation, tout en garantissant à l’adopté et à la famille adoptive une stabilité essentielle au déroulement harmonieux de leur vie privée et familiale.


Mais elles doivent être prises en considération par les autorités, les organismes psychosociaux et les professionnels, en vue de prévoir et d’organiser des politiques et des services les mettant en oeuvre lorsque c’est nécessaire, et notamment lorsqu’une famille adoptive a besoin de soutien, ou lorsqu’un adopté, voire ses parents d’origine, sollicitent des informations ou un contact.


Ces services post adoptifs constituent le dernier maillon d’une chaîne de services professionnels et pluridisciplinaires indispensables, depuis le soutien aux familles d’origine et tout le travail préalable à l’adoption en passant par la réalisation de l’adoption, pour garantir que le processus global de l’adoption se passe au mieux pour le meilleur intérêt de l’enfant, dans le respect de tous les intéressés. L’existence de cette chaîne de services constitue vraisemblablement un des meilleurs outils de prévention des échecs de l’adoption.

 

Source : ChildOnEurope

09/02/2006

Quand la France oublie l’éthique en matière d’adoption.

Adoption d'enfants au Cambodge malgré la fermeture

La Fédération Enfance et Familles d’Adoption apprend avec stupéfaction que les autorités françaises cautionnent des démarches d’adoption qui se déroulent au Cambodge dans l’illégalité la plus totale. En effet, elles ont choisi d’entériner des démarches entreprises par des Français qui se sont rendus au Cambodge alors que ce pays est fermé à l’adoption depuis juillet 2003 pour les adoptants de France ainsi que des principaux pays occidentaux. Si les adoptions ont été suspendues au Cambodge depuis cette date, c’est parce que de sérieux doutes planent sur l’adoptabilité des enfants et sur d’autres aspects de la procédure. Le 28 juin 2005, le site de la Mission pour l’Adoption Internationale rappelait que "la situation de l’adoption internationale au Cambodge n’offrant pas encore les garanties suffisantes pour assurer la transparence et la régularité des adoptions, aucune reprise prochaine des adoptions n’est envisagée".

Avec l’UNICEF, la France et les autres pays d’accueil ayant suspendu la délivrance de visas se sont engagés à aider les autorités cambodgiennes à mettre en place une législation qui permette aux enfants privés de famille d’en trouver une, au terme d’une procédure qui vérifierait leur adoptabilité. La mise en place de cette nouvelle législation a été posée comme un préalable par tous pour la reprise des adoptions. L’attente souvent douloureuse et majoritairement très digne des postulants ne saurait justifier les moyens mis en œuvre par quelques-uns. La recherche d’une solution pour l’ensemble des enfants cambodgiens en attente d’une famille (donc juridiquement adoptables après vérification par les responsables légaux) ne saurait se réduire à des accommodements au profit de quelques personnes, au mépris d'une nécessaire éthique dans l'adoption et des termes de la Convention de La Haye relative à l'adoption internationale, ratifiée par la France.

Que devons-nous conseiller désormais aux 25 000 candidats à l’adoption ? Qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un agrément, d’attendre qu’un pays ou un conseil de famille vous propose un enfant ? Qu’il suffit de forcer la porte d’un orphelinat à l’étranger (et pourquoi pas d’une pouponnière ici en France…) de « se choisir » un enfant puis de faire larmoyer les médias, les spectateurs des programmes de télévision et nos représentants politiques pour que toute réglementation fonde comme neige au soleil ? Que diront ces parents, demain, à leur enfant, que dira la France, demain, à ces enfants qui exigeront la vérité sur la façon dont ils sont devenus Français ?

Janice Peyré
Présidente d’Enfance et Familles d’Adoption
Membre du Conseil Supérieur de l’Adoption (CSA)
Membre du Conseil National pour l’Accès aux Origines Personnelles (CNAOP)

Source : http://adoptionefa.org/accueil.php

30/01/2006

L'intérêt de l'enfant justifie-t-il de modifier les conditions requises pour adopter un enfant ?

En France, la MIFDE a organisé une série de tables rondes thématiques sur le droit de la famille. Elle a aussi décidé d’examiner l’organisation juridique de la famille sous l’angle de l’intérêt de l’enfant, afin de vérifier si les droits de l’enfant sont suffisamment garantis par la législation française.
 
 
Réponse de Mme Janice Peyré, Présidente de l’association Enfance et familles d’adoption, qui fédère 90 associations départementales regroupant 10 000 familles :
 
 
"J’aborderai la question posée du point de vue des enfants qui attendent, en France ou à l’étranger, de trouver une famille.
 
Mesure de protection sociale, l’adoption est trop souvent instrumentalisée par des lobbies diplomatiques, politiques, électoraux ou autres. Ce constat du Service social international (*), organisme indépendant de veille sur l’enfance privée de famille, relaie le sentiment de nombreux pays d’origine, qui réfléchissent aux moyens de résister à la pression que tentent d’exercer sur eux certains candidats adoptants étrangers, certains organismes d’adoption ou les autorités de certains États d’accueil. Votre évaluation sereine d’une éventuelle réforme et de sa portée sera donc cruciale pour l’enfant adoptable, dans la mesure où elle engage son avenir, ainsi que pour la crédibilité de la France comme pays d’accueil. Mon intervention s’inscrira dans le cadre de la préoccupation qui est la nôtre, celle de parler vrai. De parler vrai aux enfants, aux pays, aux institutions, aux candidats à l’adoption. Mon objectif sera donc de replacer l’adoption dans la réalité du quotidien, et non d’échafauder des configurations certes intellectuellement fascinantes pour des adultes, mais qui peuvent s’avérer difficiles à vivre pour un enfant.


Depuis plus d’un demi-siècle, Enfance et familles d’adoption s’organise autour du droit de tout enfant à grandir dans une famille : une famille par adoption quand la famille de naissance est dans l’impossibilité de jouer pleinement son rôle ; une famille d’accueil ou « parrainante » quand l’adoption n’est pas la meilleure réponse aux besoins spécifiques d’un enfant donné. Ce droit s’inscrit dans la reconnaissance et le respect des droits de l’enfant, notamment son droit à l’insouciance et à la stabilité. La famille doit être pensée pour lui, à partir de lui et autour de lui. Si cela peut sembler une évidence, il n’est pas inutile de la rappeler dans un monde où l’on attend de l’enfant qu’il s’adapte aux adultes, à leurs choix relationnels et de mode de vie parfois mouvants, davantage que l’on n’exige de ces derniers qu’ils s’adaptent à lui. L’élargissement salutaire des libertés individuelles dans les sociétés occidentales s’accompagne, si l’on n’y prend garde, d’une quête de l’enfant instantané.
 

Le pays d’accueil que nous sommes doit donc se porter garant de la qualité des parents, sur les plans matériel, éducatif, moral et psychique, et de leur capacité à inscrire l’enfant dans une filiation où il deviendra le fils ou la fille de son père et de sa mère, lesquels seront les grands-parents de ses propres enfants.
 

L’information contenue dans le dossier des candidats doit donc refléter la réalité des conditions d’accueil qu’ils proposent. La vérité que l’on doit à son enfant et à son pays – à qui reviennent le droit, la responsabilité et la liberté de nous choisir ou non comme parents – commence là. Cette exigence de vérité vaut évidemment aussi pour les pupilles de l’État.
 

On voit donc par là comment la stérilité, l’absence de procréation possible, quelle qu’en soit la cause – maladie, âge, célibat, configuration sexuelle du couple – n’ouvrent aucun « droit à l’enfant ». Nous entendons cette souffrance profonde, difficile à vivre, encore plus à formuler, et que beaucoup de nos adhérents vivent. Apolitiques, non confessionnelles, nos associations, dont les membres viennent d’horizons personnels très divers, ont pour mission d’accueillir sans les juger tous ceux qui s’adressent à nous.
 

Le cheminement permet d’avancer, depuis ce désir d’enfant, vers un désir d’être parent, puis vers une réflexion sur la capacité ou non à être parent d’un enfant qu’on n’aura pas mis au monde. Car l’adoption n’est pas une réponse à une absence d’enfant. Pour certains, elle sera une réponse impossible, impossibilité qu’il convient de juger lors de la procédure d’agrément pour que le candidat puisse, sans se sentir jugé ni humilié, renoncer au projet, et pour que l’enfant ne se trouve pas, un jour, confronté à un nouvel abandon. Ce cheminement ne peut que s’inscrire dans la légalité et la vérité. C’est là toute l’éthique de l’adoption : « parler vrai » à l’enfant de ce qui nous a conduits vers lui, comme de ce qu’on nous a dit sur lui.
 

Pour qu’un parent puisse aller vers son enfant dans la vérité, il faudra au préalable lui avoir « parlé vrai » à lui aussi, lui avoir fait mesurer que l’adoption échappe à la sphère privée, que ses droits individuels ont pour seule limite l’intérêt de l’enfant, lui avoir parlé des réalités, parfois difficiles, de l’adoption, du fossé croissant entre le nombre de candidats adoptants et celui des enfants majoritairement souhaités. On compte 40 000 adoptions internationales en 2004 tous pays confondus, alors qu’il y avait, cette même année, en France uniquement, 25 000 candidats agréés pour 5 000 adoptions. Il faudra également avertir le candidat des conditions requises par l’immense majorité des pays : les pays parties à la Convention de La Haye exigent des adoptants mariés ou célibataires. Par mariés, ils entendent un homme et une femme, et vérifient de plus en plus que c’est effectivement le cas. Rares sont les pays non parties à la Convention de La Haye qui admettent des couples non mariés. En France,
en dehors de quelques rares cas, ce sont les mêmes critères.
 

Dans ces circonstances, quelles modifications peut-on envisager ? Elles doivent viser à renforcer la protection et l’intérêt de l’enfant, à adopter mieux. Il conviendrait donc, comme l’a proposé le Conseil supérieur de l’adoption (CSA), où j’ai l’honneur de siéger, de revoir le rôle du président du conseil général dans l’attribution de l’agrément. Celui-ci devrait notamment motiver sa décision lorsqu’il ne suit pas l’avis de la commission d’agrément, ne serait-ce que dans l’intérêt de l’adoptant. Autre proposition faite par le CSA : instaurer un écart d’âge maximum, de quarante-cinq ans par exemple. Un écart d’âge maximum est appliqué de fait dans la grande majorité des conseils de famille en France, et existe dans un certain nombre de pays. Cela permettrait notamment, lorsque la notion fait l’objet d’une réflexion avec les candidats, l’adoption d’enfants plus grands.
 

Une fois de plus, c’est l’intérêt de l’enfant qui justifie de telles mesures : les enquêtes sur le devenir des enfants adoptés montrent qu’ils ont souvent besoin de plus de temps pour acquérir une autonomie affective et sociale, ainsi qu’un niveau de formation proche de la moyenne. Surtout, ils ont peur d’être de nouveau abandonnés, et ressentent une véritable angoisse quand ils voient leurs parents vieillir alors qu’eux-mêmes n’ont pas encore quitté le nid.
 

Un agrément au rabais, accordé par le président du conseil général alors que l’enquête sociale – qui restera dans le dossier – est désastreuse, ou un écart d’âge trop important, ferment la plupart des portes à l’adoption. Les candidats découvrent, désabusés, qu’on les a induits en erreur, qu’on n’a pas osé leur dire la vérité. Pire, ils risquent de se voir entraînés dans certaines dérives, notamment dans des pays fragiles, où le risque que des enfants soient conçus en vue de l’adoption est réel. Or la prévention des abus de l’adoption est de la responsabilité partagée des pays d’accueil et des pays d’origine. Elle figurera notamment dans le guide de bonnes pratiques que le bureau permanent de la Convention de La Haye prépare actuellement.
 

Des frustrations et des risques analogues existeront si l’on élargit les conditions requises pour adopter à des catégories autres que celles reconnues par la Convention de La Haye, et notamment aux concubins, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels. C’est dans ce contexte que se pose la question de savoir si l’extension de l’adoption aux couples homosexuels est conforme à l’intérêt de l’enfant.
 

Au Royaume-Uni, des enfants ont été confiés à des couples homosexuels ayant été pour eux, au préalable, une famille d’accueil. La place de ces accueillants s’inscrit dans l’intérêt de l’enfant, et il y aurait sans doute là une piste intéressante à explorer : leur sont souvent confiés des enfants grands, ou conservant des liens avec leur famille d’origine, des enfants auxquels leur histoire et leur origine ne posent pas question – de la même façon, aux États-Unis, des enfants sont confiés à des religieuses ou à des prêtres –. Dans les cas où l’adoption est prononcée, elle l’est au nom de l’un des deux accueillants, l’autre bénéficiant d’un partage des responsabilités parentales.
 

Ailleurs, dans les pays d’accueil ayant élargi la possibilité d’adopter aux homosexuels, très peu d’enfants leur sont confiés en adoption nationale. Ils se tournent vers l’étranger, où ils se heurtent au refus des pays d’origine. À ce jour, selon le Service social international, aucun pays d’origine ne confie sciemment des enfants à des personnes homosexuelles. Ce n’est donc que sur la base d’un agrément taisant la vie en couple que l’adoption est possible : on adopte en célibataire, on revient dans son pays, et l’adoption peut ensuite être prononcée au nom du partenaire. Qu’en est-il de la préparation du second partenaire, du rôle et de la déontologie des enquêteurs dans cette vérité à demi-dite ou escamotée, de la relation de confiance avec les pays d’origine, de cette désinformation que l’enfant découvrira un jour dans son dossier ? Alors que l’on pouvait espérer que l’autorisation pour les homosexuels d’adopter ou de se marier aurait eu pour mérite de permettre une enquête plus transparente, on voit que, pour les pays qui ont fait ce choix, la vérité reste tue dans la mesure où les pays d’origine n’accepteraient pas les dossiers. La relation avec les pays d’origine continue donc d’être fondée sur des non-vérités, avec l’aval désormais du pays d’accueil. Alors qu’on ne peut mentir sur son état-civil, autoriser ce type de « montage » ouvrirait la porte au droit pour tout adoptant de taire tout élément de sa vie susceptible d’être important pour les pays d’accueil, par exemple une information relative à sa santé ou à d’autres aspects de son mode de vie.
 

Autant les parents par adoption sont ouverts à l’idée d’étendre celle-ci, dans la légalité et dans la transparence, aux homosexuels, autant ceux qui sont adoptés, adolescents ou adultes, expriment de réelles réticences. Ils témoignent de ce sentiment intime de différence avec lequel ils ont grandi, et qu’accompagne une aspiration très profonde à la normalité. Avoir des parents homosexuels viendrait à leurs yeux ajouter une différence et une curiosité supplémentaires à celles que suscite déjà l’adoption, voire, dans certains cas et dans certains milieux, un rejet. La question de l’intégration des enfants adoptés est une question réelle.
 

Faire entrer l’enfant adopté dans une société où il aura les mêmes droits, la même place que les autres enfants – ce qui est prévu par la Convention de La Haye – suppose qu’il soit accueilli au sein de schémas familiaux préexistants, déjà reconnus comme tels, et non qu’il soit instrumentalisé pour obtenir la reconnaissance de nouveaux schémas familiaux.
 

Enfin, autant il n’y a absolument aucune raison de douter des qualités éducatives et affectives de parents homosexuels, autant on ne connaît pas encore aujourd’hui tous les effets sur la construction de l’identité psychique de l’enfant adopté. Tant qu’un doute persiste, aussi infime soit-il, n’est-il pas dans l’intérêt de l’enfant d’appliquer à l’adoption le principe de précaution, comme on l’applique dans d’autres domaines ?"
 
 


(*) Bulletin d’information du Centre international de référence pour la protection de l’enfant dans l’adoption
Février 2004 - n° 64 : Editorial : Adoption et politique

 

19:20 Écrit par collectif a & a dans Avis d'expert | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us

02/01/2006

L'enfant adopté : en-quête de sens et questions d'identité. Yves-Hiram Haesevoets

Introduction : enfant de personne ou enfant de personnes?

Le thème de l’adoption est largement abordé dans la littérature. Les biographies psychologiques sont de plus en plus nombreuses. Le phénomène de l’adoption est pourtant comme un arbre qui cache la forêt. Comme sujet d’actualité socio-psychologique, l’adoption est un thème de plus en plus médiatisé et paradoxalement, le nombre d’enfants adoptés n’évolue pas. Par contre la quantité d’enfants orphelins, abandonnés et livrés à eux-mêmes ne cesse d’augmenter partout dans le monde. En relation avec des contextes difficiles, des conflits armés, des massacres et autre épidémie planétaire, beaucoup d’enfants « adoptables » sont enrôlés dans des circuits d’exploitation et/ou détournés de leur vraie vie. Face à l’inégalité croissante et à la fracture sociale grandissante, les enfants ne sont pas égaux devant les malheurs existentiels. Autrement dit, tous les enfants abandonnés ne deviennent pas des candidats à l’adoption. L’adoption s’articule pourtant de manière quasi dialectique avec le phénomène de l’abandon. Pour certains, l’adoption représente la seule manière de s’assurer une descendance. Outre d’éventuels problèmes de stérilité, cette filiation légale offre aux plus nantis l’opportunité d’exprimer leur désir d’enfant autrement que par la voie de la procréation ordinaire.

Malgré le nombre réduit d’enfants adoptés, l’adoption comme problématique singulière intéresse cependant plus les médias et attisent la curiosité et l’intérêt du grand public. Tantôt décriée, tantôt idéalisée, l’adoption est devenue un réel phénomène sociologique. N’empêche que certaines familles adoptives traversent des épreuves plus ou moins douloureuses et que certains enfants adoptifs souffrent de quelques vicissitudes (existentielles et/ou psychologiques) intimement liées à la pénibilité de leur histoire personnelle.

A priori, l’adoption ne comporte pas en soi de particularités pathologiques en termes de conflits interpersonnels ou de troubles psychiques spécifiques. Ce sont plutôt les circonstances de l’adoption et les conditions dans lesquelles elle s’exerce qui influencent le devenir de l’enfant adopté et le développement de sa personnalité. Lorsqu’ils consultent, les adoptants attribuent souvent au seul fait de l’adoption les troubles présentés par l’enfant adopté. De nombreux adolescents adoptés justifient aussi la cause de leurs problèmes, de leur malaise, de leurs fugues ou de leur révolte par leur situation d’adoption. Dans le domaine de la psychopathologie infanto-juvénile, les symptômes, angoisses, troubles du comportement et inhibitions ne sont pas spécifiques des enfants adoptés et se retrouvent dans la population générale. Mêmes si des questions spécifiques se posent, les enjeux psychologiques et familiaux qui sous-tendent les relations affectives entre parents et enfant sont analogues à ceux des autres familles. Les problématiques dépendent aussi du mythe familial, des troubles individuels endogènes, des transactions interpersonnelles, de l’histoire de chacun des parents et des ressources mobilisées pour traiter les difficultés rencontrées. Même informé de ce que ses parents ne sont pas ses géniteurs et dès lors qu’il prend conscience de sa « différence », l’enfant adopté n’échappe pas aux transactions habituelles qui fondent sa constellation familiale. Au même titre qu’un enfant lié chromosomiquement à ses géniteurs, il intègre le conflit oedipien, il fait la découverte de la scène primitive, élabore fantasmatiquement un roman familial, se construit narcissiquement, s’individualise, etc. Ces remaniements psychiques font partie de son héritage et participent à la structuration de son identité et de sa pensée. Indépendamment de sa continuité génétique, l’enfant adopté, surtout s’il a été accueilli très tôt, s’inscrit dans une généalogie, une parentalité réciproque et une filiation, de la même manière qu’un enfant dit « naturel ».

Dans certains contextes parfois difficiles, la question de l’abandon vient souvent télescoper celle de l’adoption. Il n’est pas rare de constater chez les enfants adoptés des troubles psychoaffectifs en relation avec le fait d’avoir été abandonné par leurs parents biologiques. Les parents adoptifs doivent gérer les blessures affectives de l’enfant liées à son expérience d’abandon. Les difficultés que vit l’enfant sont presque toujours les mêmes mais il peut les subir de façon plus ou moins intense. L’enfant éprouve l’angoisse de rétablir une relation d’attachement affectif, de peur d’être de nouveau « trahi » et abandonné. L’angoisse réveille un sentiment de culpabilité ou la perte de l’estime de soi : « j’ai été rejeté parce que je ne valais rien ». Enfin, apparaissent des sentiments d’agressivité que l’enfant retourne contre lui-même ou contre les autres, en fonction de son tempérament et de son âge. Le processus d’attachement aux parents adoptifs dépend autant de la capacité de l’enfant à « s’ouvrir » à ses nouveaux parents que de la « force affective » des parents adoptifs. Ces difficultés sont différentes selon les individus qui traversent parfois des périodes de réaménagements psychiques surtout au moment de l’adolescence. Les questions identitaires émergent et peuvent occasionner d’éventuels problèmes personnels d’intensité variable. L’enfant qui naît sous anonymat est parfois un enfant sans droit absolu qui rêve aussi de parents idéaux. Il est comme la fleur sans racines qui ne parvient pas à éclore.


Un questionnement identitaire légitime

Les enfants adoptés sont-ils plus susceptibles de développer un trouble de l’identité ou de la personnalité? Ceux qui entreprennent des recherches sur leur origine risquent-ils de perturber leur existence et de subir plus de problèmes psychoaffectifs que ceux qui ne s’y intéressent pas? Existe-t-il des liens entre trouble de l’identité ou de la personnalité et adoption? Peu d'études sont consacrées à ce sujet mais quelques unes semblent démontrer que certains troubles spécifiques apparaissent après coup dans certaines situations où l’abandon serait à l’origine d’un stress post traumatique. L'écoute de la souffrance de certains enfants adoptés devenus adolescents ou adultes apportent de nombreux témoignages et contribuent à mieux comprendre ces problèmes.

« Qui m’a mis au monde et pourquoi ai-je été abandonné par cette personne? » est probablement la question universelle que se posent de nombreux enfants adoptés. La recherche d’une réponse ressemble parfois à un parcours initiatique prévalant à une sorte de renaissance ou de réconciliation avec soi-même. Au-delà des réponses qui blessent parfois, la personne adoptée essaye de mieux se connaître, de retrouver la confiance en soi et de continuer à se construire.

« Pour quelle raison suis-je venu au monde? » revient parfois comme une idée fixe et confronte l’enfant adopté à la question de l’amour et du désir à l’origine de sa naissance. A l’adolescence, l’enfant adopté traverse une crise existentielle qui remet en question de nombreux aspects de son histoire. Il imagine son parent naturel jusqu’au fantasme. Il pense que son géniteur fait partie de lui, que son sang coule dans ses veines ou qu’il lui appartient.

« Qui est cette femme qui m’a porté? » est une question essentielle qui amène souvent la personne adoptée à revenir sur son lieu de naissance et/ou rechercher la moindre trace de sa mère, le moindre témoignage de ceux qui l’ont connue.

« En me mettant au monde, est-ce que ma mère a pensé à moi et aux conséquences de mon abandon? » est une question plus sophistiquée qui rend encore plus difficile, voire impossible, le recueil d’une réponse satisfaisante. Cette quête quasi spirituelle peut conduire à une véritable obsession et engendrer des complications inattendues et perturbatrices pour l’équilibre psychique de la personne. Impliquant de grosses déceptions, cette recherche des origines peut réactiver des traumatismes précoces sans savoir qu’en faire et comment réagir.

Se retrouver ainsi confronté à sa propre histoire en faisant marche arrière sur le passé de ses origines, implique inévitablement des moments difficiles et bouleversants qui ouvre des blessures profondément ancrées. Psychiquement, cette manière de retourner le couteau dans la plaie de son histoire n’est pas sans danger. Il ne suffit de retourner les traces de ses origines pour guérir du traumatisme de l’abandon.


Quelques données cliniques

D’après Wilson et al. (1986) qui ont étudié les troubles « borderline » chez les sujets adoptés, beaucoup de patients adoptés hospitalisés (10 sur 21) présentent un diagnostic de trouble de la personnalité « borderline ». Les psychiatres américains observent une sur-représentation parmi les personnes adoptées des garçons avec trouble de l'identité de genre. Le pourcentage de garçons avec des problèmes d'identité de genre qui avaient été adoptés très tôt (7.6%) semble plus important que ceux des garçons adoptés durant les deux premières années de leur vie (1.5%). Slap G, Goodman E, Huang B. (2001) considèrent l’adoption comme un des facteurs à risque pour des tentatives de suicide durant l'adolescence. Les personnes adoptées diffèrent des personnes non adoptées sur 4 des 26 variables. Ils semblent plus disposés à faire des tentatives de suicide (7.6% contre 3.1%) et à avoir reçu des soins psychologiques dans l'année précédente (16.9% contre 8.2%), alors que leur mère présente une plus grande éducation parentale et perçoit de bons revenus familiaux.

Hjern A, Lindblad F, Vinnerljung B. (2002) étudient les risques suicidaires, les suicides, les maladies psychiatriques et les problèmes d’inadaptation sociale chez les personnes adoptées venant d'un autre pays en Suède. Les adoptés en Suède présentent un risque élevés de problèmes mentaux graves et d'inadaptation sociale à l'adolescence et au début de l’âge adulte.

Cubito D. et Brandon K. (2002) analysent les modifications psychologiques chez les adultes adoptés (estimation de la souffrance, depression, et colère) en contact ou non avec leurs parents biologiques. Cette analyse considère les critères suivants : le genre, le statut de leurs recherches, ceux qui n'avaient jamais cherché, ceux qui cherchaient, et ceux qui avaient eu un contact avec leurs parents biologiques, et les antécédents d'utilisation de services de santé mentale. Comparé à des données normatives, l'échantillon a rapporté des niveaux considérablement plus élevés d'inadaptation psychologique; seules les femmes adoptées avaient un score plus élevé de mesure de colère. Les scores moyens des adoptés étaient élevés mais ne s'approchaient pas des niveaux typiques des populations non hospitalisées.

Warren (1992) rapportant des données épidémiologiques à partir d’un échantillon national de 3698 adolescents, parmi lesquels 145 sont adoptés, indique que l'adoption augmente sensiblement la probabilité d'orientation vers un traitement psychiatrique, même après avoir observé le fait que les personnes adoptées affichent plus de problèmes comportementaux et viennent de familles plus éduquées. Cette situation s'explique par le fait que les adoptés sont plus facilement envoyés en consultation même lorsqu’ils affichent peu de problèmes. Ainsi, contrairement au mythe populaire et à la tradition clinique, la sur-représentation des jeunes adoptés dans les institutions n'est pas attribuable seulement au fait que les adoptés développent plus de problèmes.


La question de l’abandon, entre solution du désespoir et du moindre mal

L’enfant sans famille et élevé en institution n’a pas l’opportunité de se construire de la même manière qu’un enfant qui évolue auprès d’une famille de substitution. Lorsqu’il ne dispose pas de substituts parentaux, l’enfant abandonné éprouve d’énormes difficultés à se projeter fantasmatiquement, à se construire narcissiquement et à trouver des repères identitaires suffisamment fiables. Par manque de relais parentaux, ses processus psychiques en panne génèrent alors des cas de névroses de destinées, des psychoses mélancoliques ou des débilités névrotiques. L’enfant abandonné ayant vécu sans famille de substitution tente alors d’élaborer psychiquement son propre roman familial lui servant d’appui à des modèles identificatoires parfois originaux mais souvent défaillants (troubles du lien, abandonnisme). Par certains mécanismes plus ou moins pathologiques, des passages à l’actes (fugues, drogue, délinquance, etc.) ou des expériences extrêmes, il fait des tentatives pour élaborer les fondements de son narcissisme affectivement carencé par des événements précoces dévastateurs (angoisses de néantisation ou de morcellement). En errance, il cherche parfois à retrouver quelques traces de ses origines, recherche des parents idéaux ou abandonne l’idée qu’il a eu des géniteurs.

Parfois blessé par les circonstances de la vie, l’enfant abandonné cherche à compenser et regrette d’avoir eu ces parents-là et pas d’autres. Suivant les mêmes raisons que certains enfants légitimes malheureux, maltraités ou déçus par des parents « vulnérables », il imagine d’autres géniteurs et s’invente un destin différent. Le fantasme compense ainsi les blessures de l’enfance même si le principe de réalité ne coïncide pas avec son nouveau roman familial.

Il semble difficile de comprendre pour un enfant adopté les raisons qui ont poussé ses parents (sa mère en particulier) d’origine à l’abandonner. Différents cas de figure existent et il serait fastidieux de tous les décrire. Différentes circonstances conduisent à l’abandon, à la perte ou à la séparation. Erreur de jeunesse ou de parcours, adolescente enceinte, grossesse accidentelle ou non désirée, difficultés socio-économiques insurmontables, décès des parents, troubles mentaux des parents, déchéance de la responsabilité parentale, etc.

La plupart des parents qui abandonnent leur enfant ne sont pas indifférents à son sort mais préfèrent cette solution en souhaitant qu’elle lui laisse plus de chance et d’opportunité de bonheur. Le manque, l’absence et la culpabilité des parents qui abandonnent restent présent à leur esprit même s’ils reconstruisent leur vie de manière différente, mettent au monde et élèvent d’autres enfants.

Ces situations ne sont pas toujours faciles à vivre et certains préfèrent oublier. Ils appréhendent cependant le jour où l’enfant qu’ils ont abandonné viendra frapper à leur porte. La culpabilité du parent qui abandonne fait écho à travers la trace laissée par l’oubli.

Certains parents recherchent activement l’enfant qu’ils ont abandonnés. Toutefois, l’enfant adopté bénéficie d’une certaine protection. Une fois abandonné officiellement, il est sous la responsabilité juridique de l’Etat et/ou de ses parents adoptifs. Même majeur, il n’est pas obligé d’autoriser son parent à reprendre des contacts avec lui.


L’adoption comme filiation alternative et légale

L’adoption est une forme particulière de filiation régie par la législation et déjà inscrite dans le droit romain. Cette filiation organisée par le droit existe dans de nombreux pays et apparaît à différentes époques tantôt comme un besoin collectif (transmission du patrimoine) ou politique (succession du pouvoir), tantôt pour satisfaire des demandes plus individuelles (mariages stériles, aide aux enfants abandonnés, secours collectif aux enfants déshérités). Dans certaines cultures, les pères issus des classes sociales aisées ont besoin d’un fils pour maintenir l’héritage du côté du pouvoir et de la propriété. Dans l’adoption moderne, d’autres motivations gagnent les esprits, comme le simple désir d’être parent ou le fantasme d’enfant.

D’une part, le droit d’être parent au-delà de l’exercice de la sexualité ou de la procréation naturelle apparaît dans une société occidentale où le droit à la contraception et à l’avortement s’érige en modèle de liberté. D’autre part, avoir un enfant devient le modèle sublimé de néantisation de la pulsion de mort qui accompagne l’être humain tout au long de son existence.

Soucieux de sa descendance et de son héritage, et du fait de la stérilité de son épouse Joséphine, Napoléon Bonaparte s’est préoccupé de légiférer en matière d’adoption. Déjà sous l’empire romain, le pouvoir se transmet non par les liens du sang ou de la famille, mais par l’adoption tardive d’un successeur jugé digne de confiance et compétent. Tout en s’inspirant du droit romain, le Code Napoléon a donné le code civil (1804) des Français élaboré au début du XIXe siècle. Résultant de la sociologie de l’époque, le Texte de loi protège le patriarcat dominant et surtout le patrimoine. En protégeant les héritiers « légitimes » des aventures anteconjugales ou extraconjugales de leur père, il délègue aux enfants naturels et aux « bâtard » l’ignorance des origines. Cette mentalité ancestrale se retrouve en filigrane de tous les textes suivants. L'idée de l'adoption plénière comme une « nouvelle naissance » s'inscrit dans cette même tradition. Recueillir un enfant et lui transmettre son nom et son héritage n’a pas été accepté aussi facilement au cours de l’histoire contemporaine (l’adoption des enfants n’est légale en France que depuis 1923). A partir des années cinquante, la législation des pays démocratiques offre aux enfants adoptés des garanties en imposant les conditions légales qui aménagent à la fois l’abandon et le projet d’adoption.

L’adoption motivée par le simple désir d’enfant remet ainsi en question les fondements traditionnels de la société patriarcale, de la transmission patrimoniale et de la filiation légitime. Alors qu’aujourd'hui, il n’existe plus d’enfant illégitime, naître dans l’anonymat d’un dossier et disparaître dans les méandres d’une administration dépositaire d’un secret est encore possible.

Dans nos sociétés, la tradition du secret est relativement ancienne et profondément ancrée à l’histoire de la famille. L’adoption implique souvent des secrets et des tabous. Or, plus il existe de secrets ou des non-dits, plus les enfants fabriquent des symptômes et plus les familles souffrent de génération en génération. Plus la filiation est incertaine, moins l’identité de l’enfant adopté se retrouve dans les chemins escarpés de son histoire familiale. Les enfants abandonnés ou adoptés souffrent souvent du climat de secret entourant leurs origines et/ou les causes de leur placement familial.


La révélation de l’adoption : les enjeux inconscients d’un tabou

Depuis des années, les parents adoptifs sont conscients qu’il est important d’informer l’enfant à propos de son adoption et de ses origines. Il ne suffit pourtant pas de lui montrer une ancienne photo, de lui indiquer sur une carte le pays d’où il vient ou la pouponnière où il est né. Afin de désamorcer l’éventuel traumatisme de son abandon ou les perturbations induites par la découverte de sa filiation originale, il importe de lui dire la vérité le plus tôt possible. Même difficile, cette décision d’informer l’enfant apparaît comme essentielle à son épanouissement personnel et à la construction de son identité. Toutefois, les parents adoptifs sont souvent angoissés à l’idée que l’enfant les rejette ou soit perturbé à long terme par cette annonce qu’ils ne sont pas ses « vrais parents ». L’enfant découvre ainsi que ses fantasmes originels (la généalogie par le sang) ne correspondent pas à la réalité et qu’il est issu d’une autre filiation.

Même si dans un premier temps, les enfants réagissent de manière différente ou inattendue, il importe de rester disponible et sensible aux nombreuses questions qu’ils (se) posent, et continuent de poser au cours de leur existence. Cette révélation peut faire l’objet d’un accompagnement soutenant de la part d’un spécialiste de l’adoption. Il ne faudrait cependant pas imaginer qu’il suffit de lever le secret concernant l’adoption pour faire disparaître les difficultés psychologiques propres à l’enfant. Dans certaines situations, la non révélation participe à des troubles psychoaffectifs présents chez l’enfant. Plus ou moins associé à des transactions systémiques peu favorables à la communication de l’information et/ou à une histoire familiale particulière, le maintien du secret relève de certains désirs inconscients relativement complexes.

A cause d’une culpabilité intimement liée à leur propre roman familial, il arrive aussi que les parents adoptifs refusent catégoriquement de révéler à l’enfant sa véritable filiation. Avec un décalage d’une génération, ils réactualisent leur propre culpabilité à travers l’enfant adopté actuel qui représente symboliquement l’enfant réparateur ou celui qu’ils auraient voulu être dans leur propre histoire. Par le biais de l’adoption, ils se réconcilient avec leur traumatisme infantile ou veulent maintenir hors de portée cette culpabilité qui les ronge. La révélation de l’adoption pourrait réactiver les ressentiments et les angoisses liées à leur propre roman familial. Ils ne veulent pas que leur enfant idéalise ses parents naturels et se désolidarise de leur filiation. Par l’analyse de ces craintes concernant la révélation de l’adoption et/ou la recherche des géniteurs, il est possible de mieux comprendre les déterminants de l’adoption. Cette crainte des adoptants corresponde souvent à des mécanismes inconscients de protection, souligne la dynamique intrafamiliale et révèle le sens profond de la place symbolique de l’enfant adopté dans l’économie psychique des parents adoptifs.

Le désir conscient ou inconscient de ne pas transmettre la vérité à l’enfant adoptif est souvent révélateur d’une démarche plus psychopathologique de déni relative à la dénégation de la sexualité et du besoin de procréation. Au-delà des problèmes de stérilité ou d’infécondité (soulevant des problèmes personnels sexuellement tabous), l’enfant découvre en plus la signification de son adoption comme inclue à l’économie psychique des adoptants. L’ignorance sur ses origines, la sexualité et la procréation créent toujours chez l’enfant des sentiments mitigés qui troublent son développement et entretiennent des angoisses tardives, d’autant plus lorsque les parents ne parviennent pas toujours à bien transmettre ces informations. La connaissance précoce permet pourtant au psychisme de l’enfant de mieux se construire et peut réduire l’effet traumatisant des fantasmes originaires. Le dévoilement de l’adoption révèle parfois différentes couches de secret et atteint des zones d’intimité personnelle souvent difficile à découvrir, à vivre ou à exprimer. La maîtrise du stress émotionnel induit par ce genre de situation est aussi révélatrice de la bonne santé psychologique des protagonistes.

La révélation de son adoption à l’enfant adopté remet parfois en cause les capacités de procréation du couple adoptif et/ou la stérilité de la femme ou de l’homme. Cette transmission d’informations gardées secrètes à un moment ou à un autre renforce aussi les fantasmes inconscients concernant la vie sexuelle et le désir d’enfant des parents adoptifs. La difficulté d’être parent biologiquement peut révéler une sorte d’incompatibilité à s’assumer en tant que couple. L’incompatibilité biologique entre partenaires sexuels peut également remettre en cause leur durabilité relationnelle. Atteint dans sa puissance créatrice et narcissique, l’un ou l’autre partenaire peut décider de rompre. La rupture signifie qu’il délaisse l’autre à sa problématique de stérilité. La crise de la stérilité n’implique pas toujours une rupture définitive. En dépassant cette période de déséquilibre et en renouant d’autres liens libidinaux gratifiants et restructurants, le couple peut élaborer un nouveau projet et voir émerger un désir d’adopter ensemble un enfant qui représentera le prolongement réel du couple réparé. L’adoption comblerait ainsi l’incapacité de procréer du couple adoptif ou l’infécondité de l’un ou l’autre des partenaires.

La manière dont l’enfant adopté est investi par ses nouveaux parents et la place qu’il occupe dépendent de son rôle dans l’imaginaire familial. Sa répercussion sur l’économie psychique des adoptants se révèle soit comme objet d’investissement et de réparation, soit comme objet persécuteur évoquant les souffrances ou les frustrations liées à la stérilité. Vivant de manière traumatique sa situation d’infécondité, la femme qui adopte peut vivre l’adoption comme le rapt de l’enfant d’une autre. Avec une certaine dose de culpabilité anxieuse, elle vit ainsi dans la crainte ou le fantasme que la mère naturelle peut toujours venir le récupérer ou que l’enfant peut aller la retrouver. Cette idée renforce le fantasme qu’enfant et mère se recherchent mutuellement et que leur lien reste indissoluble dans le temps. Chez l’homme, la stérilité masculine rime souvent avec des fantasmes d’impuissance et réveille l’angoisse de castration. La stérilité réduit à néant le pouvoir de donner la vie et de se projeter de manière narcissique sur sa descendance. Les blessures qui en écoulent peuvent produire des états dépressifs, des sentiments d’anéantissement et impliquent le deuil du désir d’enfant.

Ces positions inconscientes varient d’une situation à l’autre et démontrent que l’angoisse de la révélation de l’adoption est parfois activée par des fantasmes de perte, de dépossession, de rupture, d’échec et d’abandon mais aussi par des blessures symboliques d’origine narcissique. Cette révélation est d’autant plus complexe à assumer que le couple s’est reconstruit fantasmatiquement à partir de cette adoption. De manière idéologique, les parents imaginent que tant que l’enfant continue à croire à sa filiation naturelle, ils sont protégés contre leurs blessures narcissiques profondes, notamment le fait de ne pas avoir réussi à procréer par eux-mêmes. La révélation risque de les ébranler au niveau de leurs représentations fantasmatiques jusque là maintenues par leur dénégation et leur mythe familial. La sublimation de leurs blessures par l’adoption ébranlée par la révélation peut alors remettre en cause le désir à l’origine de leur projet. A contrario, l’aisance à informer l’enfant reflète leur capacité à résoudre les conflits sous-jacents aux mouvements inconscients qui permettre la résolution du complexe oedipien. Plutôt que de s’assurer de leur volonté de révéler, il importe donc de soutenir leurs compétences à exprimer leurs émotions et à mieux comprendre certains enjeux plus ou moins inconscients qui nouent les transactions intra-familiales à partir d’un secret symptomatique.

Une situation d’adoption révèle à elle seule des enjeux personnels et familiaux toujours complexes, intimement associés à des désirs inconscients et des éléments pulsionnels jusque-là refoulés par des mécanismes de défense spécifiques du fonctionnement psychique individuel. La révélation de l’adoption réveille ainsi chez les parents adoptifs un matériel refoulé, parfois traumatogène, touchant de très près leurs conflits intérieurs relatifs à leur vie sexuelle et leur désir de procréation. Chez l’enfant adopté, la découverte que ses parents ne sont pas ses géniteurs ne remet pas en cause sa conviction d’avoir des parents dans la réalité. En découvrant de nouveaux sentiments, parfois ambivalents ou ambigus, l’enfant apprend aussi à établir la différence entre les liens du sang et ceux de l’affectivité. Parce que intimement incrustée à la problématique de l’adoption, la révélation réconcilie l’enfant adopté à l’amour parental vécu au-delà du lien physique et de la procréation, et établi dans le contexte d’une famille légitime.


Caractéristiques développementales et psychosociales de l’enfant adopté

Suivant des mécanismes d’identification et d’attachement, les enfants se forgent une image positive de leur identité et de leur bien-être psychosocial. Ils élaborent progressivement un concept de soi et une estime de soi. Ils finissent par apprendre à se sentir à l’aise avec eux-mêmes et avec les autres. L’adoption peut rendre ces questions normales de l’attachement, de la perte et de l’image de soi encore plus complexes. Les enfants adoptés doivent apprendre à accepter et à intégrer à la fois leur famille naturelle et leur famille adoptive.


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18/12/2005

Adoption homoparentale. Les psys belges engagent à la prudence. J.P. LECLERCQ.

La passion est mauvaise conseillère. Prenons le temps d'une réflexion qui intègre l'idée que différenciation n'est pas discrimination négative. Evitons amalgames et confusions.



Le débat en Belgique concernant la délicate question de l'adoption homoparentale reste très passionnel. Le «Gezinsbond» (Ligue des familles néerlandophones) a pris une position très nuancée, prudente et respectueuse introduite par ces lignes:

«... Il existe d'importantes variétés d'opinion et un grand clivage. Ce sujet éveille encore les émotions et entraîne l'impossibilité d'un débat serein.» (1)

La passion est souvent mauvaise conseillère. Elle engage au recul. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles la majorité de nos concitoyens s'est retranchée dans une prudente réserve face à une question aussi sensible. Je n'ose croire que cette réserve soit seulement la marque d'un désintérêt pour la chose publique et l'organisation de notre cité.

A ma connaissance, le monde psy a commencé à se préoccuper du débat voici quelques mois. Le Dr J.-P. Matot écrivait sa carte blanche en juin 2005(2). Le professeur J.-Y. Hayez synthétisait ses arguments dans un texte daté du 27 juin 2005(3). Le Dr A. Denis écrivait à l'un de nos députés en date du 19 septembre 2005(4). Madame D. Drory adressait récemment un texte à divers journaux(5). Pour ma part, je pris le train en marche en réaction à la position, à mes yeux imprudente et précipitée, dégagée par l'A.G. de la Ligue des Familles (6).

Interpellé par certains arguments développés par les instances de la Ligue des Familles et blessé dans mes intuitions les plus profondes, j'ai confronté ces dernières à l'avis de nombreux confrères et recherché de nombreux avis citoyens. La place manque ici pour construire une argumentation. Je me limiterai à exposer certaines conclusions de mes recherches.

1. La question de l'homoparentalité doit être dissociée de celle de l'homosexualité. Le débat actuel reste pollué d'une confusion.

2. La grande majorité des citoyens interrogés sur la question exprime un grand malaise face à l'homoparentalité. Ce malaise ne peut être discrédité et invite au respect de cette intuition. A défaut, le risque de réactions défensives discriminant la minorité homosexuelle est réel.

3. La minorité «ouverte» à l'éventualité de l'adoption homoparentale s'appuie trop souvent sur des arguments ad hominem taxant les opposants de réactionnaires néo-conservateurs. L'utilisation de tels arguments pose la question de la réalité de cette ouverture. A moins qu'elle ne signe le manque d'assurance de la position défendue?

4. Rares sont ceux qui nient la nécessité d'un statut réglant le problème posé par certains enfants vivant des situations particulières. Cette nécessité pragmatique n'oblige pas à prévoir un statut identique. De nombreuses voix s'élèvent pour rechercher un statut différencié qui ne puisse être assimilé à un sous-statut.

5. La nécessité créative d'un statut différencié introduit un résumé forcément incomplet et réducteur de la position Psy:- L'intérêt de l'enfant commande d'offrir à son développement psychique deux images sexuellement différenciées dans l'intimité de leur interaction quotidienne.

- «L'adoption doit être un moyen pour aider l'enfant dans le besoin à avoir une famille, pas l'inverse.»

Cette formulation du Gezinsbond rejoint l'avis Psy quand il pourfend la société de consommation et son refus du manque structurant... refus du manque exprimé dans la volonté d'offrir à tous les couples le droit à l'enfant.- Une législation ne peut se construire sur une simple position pragmatique. Toute loi touche aussi au registre symbolique et oblige à une conceptualisation intégrant le réel et le symbolique. A la fois les lois structurent l'organisation sociale et en règlent les échanges. A la fois les lois offrent des repères symboliques à la structuration et à la maturation psychique des individus.

Les impacts symboliques des lois au double niveau de l'individuel et du collectif engagent à une précision de la langue, véhicule culturel et symbolique par excellence.

En ce sens, plaider pour le respect de la différence jusque dans un cadre juridique qui signe et parle cette différence, c'est aussi plaider pour la sauvegarde des repères sociaux, des limites identitaires contenant notamment la violence et l'instabilité.- L'égalitarisme est un courant toxique dans de nombreuses matières. Aucune velléité égalitaire ne prémunira jamais aucun être humain de la confrontation à la souffrance.

Chaque condition humaine singulière, pour être assumée, se doit d'abord d'être reconnue et nommée dans ses différences.- Les statistiques et études existant jusqu'ici éludent l'essentiel des effets de l'homoparentalité sur la construction psychique des enfants ayant grandi dès le départ dans un couple homosexuel. Le livre «J'ai deux mamans, c'est un secret» (7) lève quelque peu le voile sur la souffrance psychique d'enfants ayant grandi avec deux parents du même sexe.

 

6. Légaliser l'adoption par les couples homosexuels va amener un certain nombre de pays à fermer l'adoption de leurs ressortissants à des couples belges.

En conclusion de cette présentation schématique, il me semble urgent de prendre le temps d'une réflexion qui intègre l'idée qu
e différenciation n'est pas discrimination négative. Evitons amalgames et confusions.


(*) J.-P. Leclercq - Psychologue.
Directeur de Centres de soins psychiques à enfants et adolescents. Administrateur d'un Centre de santé mentale.
Président de la Commission scientifique des Centres de réadaption fonctionnelle psy. Administrateur de la Plate-forme picarde de concertation pour la santé mentale. Membre du Conseil d'avis Education - Accueil - Hébergement de l'AWIPH. Administrateur délégué d'une maison de repos et masion de repos et soins. Ex-psychologue en Institut médico-psychologique.

(1) Gezinsbond - Tél.: 02.507.88.38 - Fax: 02.511.90.65. «Over holebigezinnen en kinderen» (à propos des familles homosexuelles et des enfants).

(2) «Le Soir» - 24/06/05 Carte blanche du Dr J-P. Matot, «L'adoption «homosexuelle», l'enfant L'Oréal et la grenadine».

(3) Web www.observatoirecitoyen.be - Professeur J-Y. Hayez, «Arguments relatifs à la psychologie de l'enfant en défaveur d'une adoption par les couples homosexuels».

(4) «Adoption et Homoparentalités», Dr A. Denis, Pédopsychiatre. Service de santé mentale du Tournaisis - 7500 Tournai.

(5) Web www.lalibre.be - Agora - Opinions - Mme D. Drory, psychologue et collaboratrice du «Ligueur». «Dans l'intérêt de l'enfant, vraiment?»

(6) Le Ligueur n° 39 du 19/10/05, Editorial de M. Desmed - Président de la Ligue des Familles.

(7) «J'ai deux mamans. C'est un secret.» «Foyers homos: des enfants racontent» Claire BRETON - Edition Leduc S. 2005.

Source : La Libre Belgique 

17/12/2005

Réforme de l'adoption, mères porteuses et accouchement sous x: tout s'accorde. Marie-Thérèse MEULDERS-KLEIN

Des «enfants de personne», nés de mères porteuses et anonymes, faciliteraient l'adoption par des couples homosexuels masculins. Trois changements législatifs à venir sont liés.

Marie-Thérèse MEULDERS-KLEIN (*), Professeur émérite de l'UCL. Ancienne présidente de l'Association internationale de droit de la famille.

Une réforme de l'adoption est sur le point d'être adoptée à la Chambre des Représentants de Belgique, dont le point central est l'ouverture de l'adoption aux couples de même sexe, mariés, cohabitants, ou non.

Parallèlement les ministres de la Justice et de la Santé entament une réflexion sur l'éventualité d'une législation nouvelle autorisant et «encadrant» la pratique des mères porteuses -récemment mise en exergue par un cas particulièrement choquant de vente d'enfant- et envisagent d'introduire en Belgique le secret de la maternité à la naissance éventuellement par l'accouchement sous x (anonymat de la mère). Cette éventualité avait été unanimement rejetée en son temps (1976) par la Commission nationale des problèmes éthiques à l'occasion des débats sur la libéralisation de l'avortement -tout en proposant d'autres moyens de protéger la discrétion- par crainte de créer une nouvelle catégorie d'enfants: «les enfants de personne» et de favoriser de multiples fraudes: suppression d'état (de l'identité et de la filiation de l'enfant), soustraction de l'enfant au père marié ou non marié, reconnaissances mensongères, trafic d'enfants. Or, paradoxalement aujourd'hui, l'une des raisons de l'anonymat de la femme qui accouche pourrait être de faciliter l'adoption par des couples en difficulté de procréer. A ce niveau, les premiers intéressés sont les couples homosexuels masculins puisqu'à l'inverse des couples de lesbiennes qui peuvent recourir à l'insémination artificielle (des milliers de cas sont réalisés en Belgique ces dernières années dans certains hôpitaux universitaires, voir «Le Soir», 4-5 juin 2005), ils ont nécessairement besoin du corps d'une femme pour concevoir et mettre au monde un enfant de mère inconnue qu'ils adopteront ensuite.

La pratique des mères porteuses est extrêmement discutable dans la mesure où elle instrumentalise d'abord le corps de femmes le plus souvent défavorisées, favorise ensuite un marché d'enfants et comporte enfin des risques considérables de conflits juridiques et psychologiques traumatisants et coûteux. Néanmoins, pour l'heure, c'est la question plus vaste et fondamentale de l'adoption par deux personnes de même sexe qui focalise le débat émotionnel, compassionnel et politique face à une société civile perplexe devant ces grands problèmes de société et mal éclairée sur leurs conséquences humaines et surtout juridiques. Elle concerne, en effet, la question des droits fondamentaux des enfants en matière de filiation. Quels sont-ils?

- Les droits de l'enfant et la filiation.

Quelles que soient les modalités pratiques de l'engendrement, la question est de savoir comment établir et justifier la filiation d'un enfant à l'égard de deux personnes de même sexe, fût-ce par l'adoption, la filiation homoparentale par le sang étant par définition impossible.

- Le droit à un père et une mère.

Les Droits de l'enfant sont solennellement proclamés par la Convention des Nations unies (1989): «L'enfant est enregistré aussitôt sa naissance et a dès celle-ci le droit à un nom, le droit d'acquérir une nationalité, et, dans la mesure du possible, le droit de connaître ses parents et d'être élevé par eux.» (art. 7). Selon la Cour européenne des Droits de l'homme, le «droit au respect de la vie familiale» prévu à l'article 8 de la Convention, implique le droit fondamental de l'enfant, né dans ou hors mariage, et même adultérin, d'avoir sa filiation maternelle (arrêt MARCKX c/Belgique, 1979) et paternelle (JOHNSTON c/Irlande, 1986) légalement établies et avec des effets égaux, pour pouvoir jouir de son «droit à une vie familiale normale». Cette responsabilité incombe à l'Etat, et la primauté des droits de l'enfant à une «vie familiale normale» l'emporte sur le droit à la «vie privée et familiale» des adultes, la fin ne justifiant pas les moyens.

- Le droit à la connaissance des origines.

Quant au droit à la vérité sur les origines, plus récemment dans un arrêt ODIEVRE c/la France (2003), fortement controversé, la Grande Chambre de la Cour de Strasbourg n'a pas osé condamner explicitement le droit français qui autorise l'anonymat de la mère avec certaines possibilités d'ouverture. Mais elle a mis à la charge de l'Etat l'obligation positive de permettre à l'enfant d'accéder à son identité par des moyens appropriés. L'avis dissident de 7 juges parmi lesquels la juge belge Françoise Tulkens, contre une majorité de 10, fustige avec une sévérité implacable la motivation spécieuse et erronée de la majorité.

Pour le reste, en droit, mais surtout psychologiquement pour l'enfant -en cas de «filiation homoparentale», qui sera le père? Qui sera la mère? Quels seront ses repères? Nombre d'écrits ont beau affirmer que les effets psychologiques sur le psychisme de l'enfant sont nuls ou négligeables, leurs méthodologies sont trop courtes, trop faibles et surtout trop orientées pour se permettre de faire autorité.

- Désexualisation» de la filiation et discrimination.

Enfin, poussant la logique jusqu'au bout, une loi récente du Québec adoptée à l'improviste et sans débats préalables en juin 2002, a instauré une «présomption de double maternité» lorsque deux femmes lesbiennes déclarent ensemble leur maternité à la naissance en cas d'insémination artificielle ou artisanale, et rendu la filiation disponible. L'adoption devient alors inutile.

Mais alors, comment justifier la «désexualisation» de la filiation sans discriminer tout une catégorie d'enfants sur le fondement de la sexualité des «parents»: si tel était le cas, le principe d'implication des deux sexes, masculin et féminin, dans la filiation serait le droit commun de la majorité des enfants, tandis qu'une minorité d'enfants en serait exclue de par la loi, et inscrits sur base de la sexualité de son ou ses parents de même sexe, dans une double filiation monosexuée féminine ou masculine.

Une discrimination des enfants, sans défense, au nom de la non-discrimination des adultes?

(*) Marie-Thérèse MEULDERS-KLEIN est également membre titulaire de l'Académie internationale de droit comparé.

(1) V. B. MOORE, «Les enfants du nouveau siècle» (Libres propos sur la réforme de la filiation). Loi du 7 juin 2002: loi instituant l'union civile et établissant de nouvelles règles de filiation - in Développements récents en droit familial, n°176, 2002.

Source : La Libre Belgique 

14/12/2005

Origines personnelles : entre mémoire, solidarité et avenir. Corinne DAUBIGNY

" Je voudrais bien être le confesseur de la vérité, non pas le martyr"
Montesquieu

Résumé


Contrairement à la grande majorité des pays européens, la France admet l’effacement de l’identité des parents d’origine, tant dans les pratiques de dons de gamètes que dans l’accouchement anonyme légalement organisé.  Seule une minorité de psychanalystes reconnaissent les risques liés à ces pratiques pour le devenir des personnes concernées. L’impact d’une dimension républicaine hostile au « lien de sang » participe à cette résistance, sans qu’on puisse écarter les rêves eugénistes que permettent les dons de gamètes anonymes.
 Au moment où, pour lutter contre les trafics d’enfants dans l’adoption internationale,  la Convention internationale de La Haye préconisait le recueil de l’identité des parents de naissance afin de s’assurer de leur consentement, la France renforça au contraire son dispositif en faveur de l’accouchement anonyme.
Un mouvement social s’est néanmoins développé  pour le droit d’accès aux origines personnelles et contre la pratique de l’accouchement anonyme, composé de personnes concernées (adultes nés sous X, pupilles de l’Etat, adoptés, mères d’origine ayant accouché sous X, et quelques parents adoptifs), de chercheurs et de professionnels, mettant en œuvre des échanges nouveaux entre ces catégories de personnes.
Il aboutit en 2002 à l’instauration d’un droit « conditionnel » à l’accès aux origines, les parents de naissance pouvant déposer leur identité sous forme de secret réversible; mais l’accouchement anonyme n’est pas aboli, et l’on peut craindre de nouvelles complications. Dans le même temps l’opinion publique découvrit l’ampleur des trafics d’enfants dans l’adoption internationale, alors que la France occupe en ce domaine le deuxième rang mondial. Ces trafics existent aussi à une échelle moindre à l’intérieur du pays.
Le recueil de l’identité des parents de naissance et le droit d’accès à la connaissance des origines personnelles apparaissent  dès lors comme une des conditions permettant de maintenir le fondement éthique de l’adoption. L’adoption serait à reconsidérer dans le sens de l’acceptation d’une pluri-parentalité, du développement des « liens sociaux autour de la naissance » (Derrida) et même d’une forme de solidarité. La cohérence du droit mènerait à modifier la conception de l’adoption plénière et à remettre en cause l’anonymat des dons de gamètes.
En matière de coopération internationale dans le champ de l’adoption certaines recherches cliniques et pluridisciplinaires devraient aujourd’hui se poursuivre, concernant :
-          les conséquences des conditions traumatiques du recueil d’enfants sur le développement des familles et des personnes , compte tenu de  l’histoire économique et politique mondiale de ces dernières décennies ;
-          l’effet de la mise en application de la Convention de la Haye sur l’évolution du nombre d’enfants nés sans filiation ; les éventuels problèmes psychologiques et sociaux que posent ces mesures  ;
-          les conséquences de l’anonymat des origines  sur les dynamiques familiales et pour le développement des personnes;
-          les effets des retrouvailles tardives sur les familles adoptives comme sur les parents de naissance.
Cette coopération, responsable devant les enjeux éthiques et politiques de l’adoption internationale,  permettrait de mieux orienter tant les pratiques sociales que les pratiques cliniques.

Rapport complet