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11/05/2011

Pour un couple, l’infertilité et l’absence d’enfants sont une épreuve, un deuil à vivre, avant de pouvoir le transformer en d’autres formes de fécondité

couple infertilite.jpg«Et vous avez des enfants?» Cette question banale, qui sert souvent d’entrée en matière à la conversation, dans les rencontres amicales, est «la» bête noire de ceux qui n’en ont pas. Pas seulement pour ceux qui vivent une vaine attente, mais aussi pour ceux qui doivent à chaque fois sec justifier de leur vie, de leurs choix, ou de leurs échecs. Et se taisent le plus souvent.

 


Ce serait donc le revers de notre société française, qui affiche avec fierté une fécondité de deux enfants par femme, parmi les records d’Europe. Stigmatisant du même coup les quelque 10% d’adultes qui ne seront jamais parents; leur donnant l’impression d’être marginalisés, considérés comme des adultes inaccomplis.

Selon Laurent Toulemon, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined), ce chiffre devrait même atteindre 15 à 16% de la génération née en 1980.

Quelle est la part, parmi ces couples inféconds, de ceux qui sont physiologiquement stériles, de ceux pour qui la vie ne s’est pas ordonnée de la bonne façon au bon moment, et de ceux qui affirment ne pas vouloir d’enfants, catégorie nouvelle apparue dans nos sociétés contemporaines?

Il n’existe pas de chiffres, et pour cause: «La frontière est très floue entre le désir d’enfant et celui de se conformer à la norme sociale ; entre le désir conscient et tout ce qu’il réveille dans l’inconscient, en particulier dans les relations précoces avec ses propres parents», souligne Geneviève Delaisi de Parseval, psychanalyste et spécialiste des questions de filiation.

« On est dans une conception très mécaniste de la procréation»

Et elle ajoute: «On est aujourd’hui dans une conception très mécaniste de la procréation, les femmes prennent la décision de ne pas avoir d’enfants grâce à la contraception. Lorsqu’elles “ouvrent le robinet”, elles s’attendent à ce que cela marche. Or, mettre au monde un enfant, c’est un acte de folie ordinaire qui est tout sauf rationnel!»

Joëlle Desjardins-Simon, psychanalyste également, qui travaille depuis quinze ans dans un service d’AMP (assistance médicale à la procréation) et vient d’écrire un livre sur le sujet, constate elle aussi que la fécondité échappe encore et toujours à la maîtrise humaine.

«On ne sait pas pourquoi certaines grossesses surgissent, dit-elle, ou s’interrompent, ou bien, malgré un désir affiché, ne se produisent pas. De nombreuses infécondités, à la croisée de l’histoire conjuguée du couple, et parfois aussi de plusieurs générations, relèvent de verrous inconscients; lorsqu’il y a écart entre le désir conscient et inconscient, c’est toujours ce dernier qui gagne.»

Elle dénonce aussi cette « médiatisation radieuse de la procréation assistée, qui induit que c’est la réponse à tous les problèmes». Et de rappeler que les taux de réussite varient autour de 20% par tentative. «Si un enfant ne vient pas tout seul, c’est qu’il ne veut pas venir ; à quoi bon se violenter, le violenter…»

« Notre société idéalise beaucoup la maternité »

Reste la souffrance, que les hommes et les femmes décrivent de façon différente. « Une forte souffrance », précisent sobrement Béatrice et Antoine. «N’importe qui peut faire un enfant sans se poser de questions, sauf moi ! » se révolte Anne. « C’est une vraie blessure que de ne pouvoir donner la vie, souligne Geneviève Delaisi, pour compren­dre, il faut se référer à l’expérience du deuil.»

Isabelle Tilmant, psychothérapeute, accompagne des femmes sur ce chemin difficile : «La maternité est très idéalisée dans notre société; toute petite fille grandit avec l’idée qu’elle aura des enfants un jour. Mais toutes les femmes n’en ont pas le même désir: cela peut être le désir d’aimer et d’être aimée, celui d’être reconnue socialement, d’éduquer un enfant au quotidien… Il n’y a pas de jugement à porter là-dessus. Mais le savoir permet de faire des choix de vie.»

Pour celles qui éprouvent un grand désir d’enfant, et qui n’y arrivent pas, c’est extrêmement douloureux: «Elles passent souvent d’abord par une phase d’activisme forcené, de consultations de médecins divers aux tentatives de PMA. Se soumettant à tout, vivant dans l’obsession, au rythme des déceptions régulières.

Avec un vrai risque de dépression ; plus que les hommes, car cela passe par leur corps. Quand vient le moment où on leur dit: “Il n’y a plus rien à faire”, le désespoir est immense: la vie n’a plus de sens, comme si tout s’arrêtait. Elles se sentent à la fois exclues de la vie sociale, de la complicité féminine, de leur propre famille.

En plus, il y a la culpabilité de l’un envers l’autre, si les deux conjoints ont le même désir d’enfant. Une souffrance insuffisamment reconnue par l’entourage, car elle ne se voit pas.» Béatrice et Antoine ont vécu cela: «Nous n’avons jamais souhaité en discuter…»

«Transformer la souffrance en une autre forme de fécondité psychique »

«Nos enfants ne nous ont jamais parlé de leurs difficultés, nous ne savons pas où ils en sont, quelle attitude avoir…», explique Laurence, mère et belle-mère. Pourquoi ce silence ? « Il s’agit du plus intime de l’intime, comme tout ce qui touche à la sexualité ; et les couples, d’une sensibilité exacerbée, préfèrent en dire le moins possible plutôt que d’affronter des paroles qui blessent »  , reconnaît Isabelle Tilmant. 

Elle poursuit :  « Ce n’est pas seulement d’un désir d’enfant qu’il faut faire le deuil, mais aussi de tout l’investissement, de tous les rêves faits autour de cet enfant. Cela prend beaucoup, beaucoup de temps, des vagues de douleur reviennent régulièrement, donnant l’impression décourageante de régression. Mais accepter ce processus de deuil, avec toutes les émotions violentes qu’il soulève, permet de le dépasser.» 

Le risque serait, en enfermant tout cela en soi, que l’amertume prenne le dessus. Et l’enjeu est ainsi résumé par Joëlle Desjardins-Simon: «Sans passer par la paternité ou la maternité, réussir à rester vivants, à garder une identité sexuelle, à construire un couple humain, à faire sa place dans la société, et… à vivre heureux.» 

«Il faut transformer toute cette souffrance en une autre forme de fécondité, une fécondité psychique, poursuit Isabelle Tilmant. Tout manque crée un creux; où l’on peut percevoir, plutôt que du vide, un espace d’abondance. Les femmes peuvent alors prendre conscience que la maternité n’est qu’une composante de leur féminité, qu’elles disposent d’un espace, en temps et en énergie, pour faire ce que d’autres ne pourraient faire.

Chacune l’occupe à sa manière, création artistique, investissement dans une maison… Celles qui veulent développer la dimension maternelle de leur personnalité peuvent alors choisir de s’investir auprès d’enfants: par l’adoption, bien sûr, mais aussi dans leur métier, une association. Les besoins sont très grands dans notre société, et elles ont un rôle à y jouer.» Reconnues, respectées et heureuses, au côté de leur compagnon.

Source: La Croix | Guillemette de la Borie | 11.05.2011

  

09:48 Écrit par collectif a & a dans Entretien | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us

12/11/2009

Azerbaïdjan. Le droit à l'adoption devrait être accordé seulement aux familles azerbaïdjanaises.

Roza Farzalibayova.jpgRight to adoption should be granted only to Azerbaijani families: Republican Children's Organization


Interview with Roza Farzalibayova, Deputy Director of Republican Children’s Organizations.


Day.Az: Azerbaijan implements state program on the transfer of children from child care facilities to families as part of which boarding schools and orphanages will be abolished in the coming years. To what extent is it possible?


Roza Farzalibayova: Some countries have already used the similar experience. For example,  Latvia implements a program of deinstitutionalization and alternative care which brings fruitful results. They try first to return the children to biological families. If it is impossible or parents are deprived of parental rights, a child is transferred to an alternative family. These families are carefully selected. A special agencies oversee implementation of the program.

Azerbaijan has almost identical model of the program. I am confident that we will be proud of its results soon.


Q: How the issue of graduates of boarding schools are addressed? Are they provided assistance in obtaining housing and employment?


A: The issue of housing of orphan children is regulated by the Law on Social Protection of Orphans adopted in 1999. The law provides a right of children to parents' property. However, the apartment can be owned by a child only after he/she reaches maturity. Until a child turns 18, the apartment is transferred to executive authority ot the district where the child is registered.

With regard to the employment of young people, there are special schools in certain areas of Baku and the regions that train graduates of children's homes and also provide a dormitory. A network of such institutions must be established throughout the country to help solve the employment problems of boarding school graduates.


Q: What are your views about adoption of Azerbaijani children by foreigners?


A: I am against adoption of Azerbaijani children by foreign families. Only Azerbaijani families should be granted a right to adoption.


Q: Why some Azerbaijani families are skeptical about adoption of orphan children?


A: Adoption is a delicate issue. The majority of Azerbaijanis have positive attitude to child adoption, but few are prepared adopt a child from orphanage.


Q: Your organization operates a service to which children who are victims of physical violence in the family may apply to. How much this issue is relevant today?


A: Unfortunately, there are parents who to make their children obedient  by a physical punishment. Parents who beat their children believe that they educate their children this way. In fact, by resorting to force in upbringing, they merely prove their inability to find a reasonable way of influence on a child. But today few children may complain of physical abuse of parents. A few years ago we received more complaints about this than now.

We have also implemented a project on the Rights of a Child together with UNICEF. We plan to begin another such project in the coming year.



Source: Today.Az | 12 November 2009.

19/03/2007

Marie Claire - La question de l'adoption en France - Position des candidats.

medium_adoption_reve_realite.jpgNe faut-il pas assouplir la procédure qui déclare un enfant adoptable ? Et pourquoi ne pas considérer comme des adoptions "nationales" celles réalisées dans l'Union européenne ?



François Bayrou


Il faut probablement améliorer et unifier les procédures applicables, en particulier pour l'adoption simple. Cela dit, il importe que, sans qu'elle ne se transforme en parcours du combattant, la procédure d'adoption permette de garantir une volonté réelle de la part des futurs parents. Par ailleurs, je suis tout à fait favorable, avec mes amis du Parlement européen qui y travaillent activement, Claire Gibault et Jean-Marie Cavada, à une politique européenne de l'adoption. Les règles seraient les mêmes dans tous les Etats, et les adoptions réalisées à l'intérieur de l'Union européenne seraient considérées comme des adoptions nationales. Aujourd'hui, les enfants orphelins ou abandonnés sont les premiers à souffrir de procédures beaucoup trop complexes et souvent trop longues. L'Europe doit se mobiliser pour eux.


Ségolène Royal


L'adoption est une question délicate. L'intérêt de l'enfant abandonné, pour être clairement établi, doit être examiné avec d'infinies précautions, avant que ce dernier soit considéré comme adoptable. La législation a déjà évolué sur ce point, mais la décision doit toujours appartenir au juge, sur initiative des services sociaux et après expertise. Un an, pour constater le "désintérêt des parents", me semble raisonnable. Sans doute, en revanche, le délai de procédure judiciaire pour le prononcé de déclaration d'abandon devrait-il être accéléré. Mais cela relève alors d'une amélioration de l'efficacité de notre système judiciaire, à laquelle je me suis fortement engagée par ailleurs.



Nicolas Sarkozy


Il faut faciliter l'adoption "intérieure", c'est-à-dire en France, des enfants qui n'ont pas de famille. Il y a plus de 120 000 jeunes de moins de 18 ans placés à la suite de mesures de protection. Et très peu seront adoptés, car trop peu seront déclarés adoptables suffisamment tôt. Pour l'être, les enfants délaissés par leurs parents biologiques doivent en effet faire l'objet d'un abandon judiciaire - procédure lourde, définitive et bien sûr difficile à vivre par tous. Raccourcir le délai est une nécessité, même s'il ne faut pas confondre rapidité et précipitation, et laisser leur chance aux parents dont les difficultés ne sont que passagères. Quant à considérer comme "nationales" les adoptions réalisées dans le cadre de l'Union européenne, encore faudrait-il que la "philosophie" de ces adoptions soit partagée par tous. Le préalable serait donc de confronter les diverses approches éthiques et sociales.



Dominique Voynet


Ce sont forcément des députés français qui proposent aux Roumains et aux Bulgares de laisser partir leurs enfants ! Que dirait-on si des parlementaires américains proposaient d'adopter des enfants européens ? C'est vrai que beaucoup seraient adoptables si on n'attendait pas si longtemps et en vain que le lien familial se renoue. Et comme beaucoup veulent adopter un bébé, pas une fratrie ni un enfant handicapé... C'est encore un problème de prévention : on préfère placer les enfants en institution plutôt que d'aider leur famille. Dans le Pas-de-Calais, une famille expulsée a été relogée à l'hôtel et ses gamins placés. Coût de l'opération : 80 000 euros en un an ! J'ai été médecin-réanimatrice et mis au monde un bébé de 800 g dont la mère alcoolique avait déjà sept gamins. Pourquoi n'a-t-on pas aidé cette femme à ne plus procréer ? L'intérêt de l'enfant est trop souvent nié.



Source : Magazine


09:25 Écrit par collectif a & a dans Entretien | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us

15/12/2005

Accouchement sous X et adoption. Nazir Hamad.

« Un lien symbolique, affectif, psychologique »

 

Pour le psychanalyste Nazir Hamad (1), « un enfant n’est réellement adopté que quand chacun se reconnaît dans les difficultés de cet enfant ».

 

Quelles sont les questions actuellement en débat autour de l’adoption ?

 

Nazir Hamad.
Dernièrement, la question de l’accouchement sous X est revenue en force. Faut-il le maintenir et interdire à un enfant de connaître le nom de sa mère ? Comme psychanalyste, je reçois des adultes qui cherchent des éléments de leur histoire. Ils veulent connaître la mère qui les a abandonnés et qui, dans leurs fantasmes, a dû être une pauvre femme séduite par un homme qui l’a aussi abandonnée. Le statut du père géniteur passe au second plan. Il a quitté le circuit depuis longtemps. La suite, c’est la femme qui l’a assurée. L’adulte abandonné cherche trois éléments fondamentaux : il veut savoir à qui il ressemble, il veut avoir un nom et il veut une adresse, un lieu pour se repérer. Ce qui fait, finalement, une histoire. Dans la Bible, on interdisait aux enfants illégitimes de se marier à cause du tabou de l’inceste qui était là, derrière la faute. Ces enfants ont été longtemps considérés comme les enfants de la faute et si l’on prend en charge l’enfant de la faute, la faute contamine. C’est l’histoire d’OEdipe. C’est, aujourd’hui, dépassé, sauf peut-être dans la tête de ces adultes qui racontent que, quand ils sont dans la rue, ils dévisagent les gens, cherchant quelqu’un qui pourrait avoir l’âge de leur père ou de leur mère. Parfois, quand ce désir est très fort, il peut produire, chez les hommes surtout, une impossibilité à approcher les femmes. Une impuissance chez l’homme, une frigidité chez la femme. Une façon d’annuler la jouissance, le plaisir sexuel.

 

Le maintien de l’accouchement sous X est-il actuellement indispensable ?

 

Nazir Hamad.
Il faut être vigilant, car il a protégé beaucoup d’enfants. La mère, sûre du secret, a mené sa grossesse jusqu’au bout et donné l’enfant à l’adoption. Dans l’Antiquité, on exposait les enfants abandonnés. C’était une façon de leur donner une deuxième chance. L’accouchement sous X est une façon de donner une deuxième chance à un enfant. Mais c’est aussi une façon de donner une chance à la femme. Si on abandonne l’accouchement sous X, il y a peut-être un risque, mais il faut savoir l’évaluer. Certaines femmes ne veulent pas qu’à un moment ou à un autre, quelqu’un puisse resurgir dans leur vie, de même qu’il y a des enfants adoptifs qui ne souhaitent à aucun prix voir réapparaître une mère. J’ai connu un cas où des parents de naissance sont revenus dans la vie de leurs enfants, et cela a été cauchemardesque pour les enfants. Lorsque l’on travaille sur l’humain, il ne faut pas prendre de position absolue.

 

Qu’est-ce qui est aujourd’hui au coeur du débat de l’adoption : l’enfant, les parents, la famille ?

 

Nazir Hamad.
Qu’est-ce qu’une famille ? Une mère ou des parents qui vont voir le juge, qui font pression pour qu’il les autorise à voir l’enfant, puis qui disparaissent et réapparaissent périodiquement et privent finalement l’enfant d’adoption ? Les juges pour enfants sont les premiers à affronter cela, mais ils vont toujours dans la direction des parents. Car, il est humainement insupportable d’être seul face à une souffrance humaine authentique. Pourtant, ces parents ne sont pas en mesure de s’occuper de l’enfant. C’est l’enfant des fantasmes. Ils promettent de s’amender mais ils ne sont pas capables d’assumer l’enfant de la réalité. Cela dit, il s’agit d’une question idéologique. Qu’est-ce qu’une famille ? Est-ce que c’est juste un lien de sang ? Dans ce cas-là, il n’y a plus d’adoption, car il n’y aura jamais de famille. Si l’adoption fait famille, c’est qu’elle met en valeur le lien symbolique, le lien affectif, le lien psychologique. Le lien du sang fait un cheval pur-sang. Chez les humains, si on défend cela, on tombe dans l’idéologie raciste. C’est ce qui fait la différence entre les humains et les chevaux ! Un homme peut se reconnaître dans un autre homme, non pas par le lien de sang, mais grâce à l’accueil que chacun de nous accorde à l’autre. C’est aussi vrai pour la société. Comment accueille-t-on l’immigré, quelle place lui donne-t-on, comment l’intègre-t-on ? C’est exactement l’histoire d’un enfant dans une famille : comment il est accueilli et intégré, est-ce que l’on sait reconnaître ses difficultés ou pas. Un enfant n’est réellement adopté que quand il y a capacité pour chacun de se reconnaître dans les difficultés de cet enfant. Si, quand il commence à poser un problème, on l’attribue à l’hérédité, on renvoie la responsabilité sur ses géniteurs ou on se positionne sur le lien de sang, alors on ne parle plus d’adoption.

medium_nazirhamad.jpg

 

(1) Psychanalyste, Nazir Hamad est l’auteur de "La Langue et la Frontière. Double culture et polyglottisme".
Éditions Denoël, 2004.

 

Source : http://www.humanite.fr/

14:45 Écrit par collectif a & a dans Entretien | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us

12/12/2005

Rompre les chaînes des origines | Nazir Hamad

PSYCHOLOGIE. Oui, on peut aller trop loin, avec un enfant adoptif, dans la prise en compte de sa culture d'origine. De passage à Genève*, le psychanalyste Nazir Hamad met les pieds dans le plat du «respect des différences».

Le Temps

Vous êtes d'origine libanaise, vous exercez à Paris dans vos deux langues, l'arabe et le français. Beaucoup d'immigrés ou de résidents étrangers, même s'ils maîtrisent la langue du pays, cherchent un thérapeute comme vous, qui parle leur langue d'origine. Quelles sont vos observations à ce sujet?

Nazir Hamad

Bien des gens pensent effectivement qu'ils ne peuvent entreprendre une cure que dans leur langue d'origine. Ils s'aperçoivent vite que les choses ne sont pas si simples. J'en ai vu beaucoup chercher un thérapeute arabophone, le trouver, commencer la cure et... parler français pendant des années, avant d'arriver à utiliser leur langue maternelle. C'est d'ailleurs ce que j'ai vécu moi-même lors de ma psychanalyse.

Que se passe-t-il pour ces patients?

La langue d'accueil fonctionne en quelque sorte comme une langue diplomatique: elle sert à arrondir les angles, à désacraliser certains sujets. Lorsque la tension est retombée autour de la problématique majeure - qui est d'ailleurs souvent à l'origine de l'exil de la personne - il devient possible de passer à la langue maternelle. Cela dit, du point de vue de l'inconscient, cette formulation n'a pas grand sens: l'inconscient saute d'une langue à l'autre pour construire sa langue propre, il fonctionne comme les rêves, par allitérations, homophonies, translittérations. La langue de culture d'un polyglotte est truffée de langue maternelle et vice versa.

Il faut bien que le psychothérapeute soit polyglotte aussi pour décrypter tout ça!

Effectivement. Mais il n'est pas sûr que ce soit une nécessité, ni le critère le plus important. Lorsqu'un patient et un thérapeute décident d'entreprendre un travail ensemble, c'est qu'ils partagent un langage commun, dans lequel pourra se dire la vérité de l'inconscient. Et cela n'est pas seulement une affaire de langues.

Connaître la langue d'origine du patient, cela ne permet-il pas de faire la part de ce qui, dans sa manière d'être, relève du culturel ou de l'individuel?

Oui. Même si le culturel sert souvent d'alibi pour justifier un comportement singulier. Je suis très méfiant envers la complaisance actuelle pour les différences culturelles, qui amène les ethnopsychiatres à développer des cures spécifiques pour chaque groupe ethnique. On enchaîne l'immigré à sa culture d'origine!

Vous pensez que la psychanalyse est une cure adéquate pour un Européen comme pour un Indien d'Amérique?

Je dis, tout comme le fondateur de l'ethnopsychiatrie lui-même, Georges Devereux, qu'en tant que sujet, au-delà de toutes les différences qui nous séparent, un Indien fonctionne exactement comme nous. Et qu'avec les immigrés, on court le danger, à force de bonne volonté et de compréhension pour leur situation, de noyer le singulier dans le groupe. Le risque est de passer à côté de la question centrale: qui est cette personne, au-delà de son étiquette collective?

Entre l'immigré et l'enfant adopté, la problématique est semblable?

En grande partie. Les enfants adoptés viennent aujourd'hui de loin. Ils n'ont pas seulement subi la perte de leurs parents: en arrivant chez nous, ils doivent faire le deuil de l'ensemble de leurs repères sensoriels, pour en adopter de nouveaux. C'est pareil pour les immigrés. Savez-vous quelle est l'une des plaintes les plus fréquentes parmi ces derniers lorsqu'ils viennent d'arriver? L'intérieur de leur bouche est plein de plaies provoquées par le pain croustillant!

Après avoir misé sur le secret, pensez-vous que l'on exagère aujourd'hui la prise en compte des origines de l'enfant?

C'est un risque. J'ai connu des parents français qui, après avoir adopté un petit Vietnamien, se sont mis à manger vietnamien à la maison et à passer toutes leurs vacances au Vietnam! D'autres, dont le souci de dire la vérité allait si loin qu'ils ne manquaient pas une occasion de présenter leur enfant comme «adoptif». Je leur ai demandé: quand deviendra-t-il votre enfant tout court? Bien sûr, il faut dire la vérité, mais par moments, il faut aussi savoir respecter l'anonymat de l'enfant. Quant aux origines, si elles prennent trop de place, c'est le sujet qui risque de perdre la sienne.

Certains enfants adoptifs, dites-vous, passent leur vie à se persuader que la vraie vie est ailleurs...

Nous avons tous besoin de construire nos mythes, qui servent à répondre aux grands mystères de l'existence, et notamment à celui de l'origine. Mais nous ne nous en sortons que si tout cela reste à l'état de métaphore. Lorsque la métaphore devient réalité, la tragédie commence. Pour l'enfant adoptif comme pour d'autres, l'enjeu est de ne pas se perdre dans le mirage d'autres vies possibles, mais de s'identifier à sa vraie vie, ici et maintenant.

* Nazir Hamad était l'invité d'Espace Adoption pour une conférence, «La Langue et la frontière», le 28 novembre 2005.



Ses derniers livres parus: «Adoptions», Ed. Erès, 2003, «La langue et la frontière, double culture et polyglottisme», Ed. Denoël, 2004.

A paraître en mars: «L'enfant, sa famille et la demande de psychanalyse», Ed Erès.


Source

09:05 Écrit par collectif a & a dans Entretien | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Nazir Hamad, psychanalyste, origine, identité | |  del.icio.us

10/12/2005

Une question d'âge | Evelyne Pisier

Quand les enfants grandissent

Accueillir un enfant, ce n'est pas toujours un conte de fées. Dans son roman Une question d'âge (Stock), Evelyne Pisier décrit la difficulté d'élever un enfant adopté quand toute la société vous assène sans cesse: «Vous n'êtes pas des parents comme les autres»

Un jour, on tombe amoureux, on veut un enfant, mais rien ne vient. On pense à la procréation médicalement assistée. Mais on choisit l'adoption. Alors, l'aventure commence. Il faut d'abord décrocher l'agrément, sorte de certificat d'aptitude à la parentalité: première course d'épreuves. Il faut ensuite chercher un pays, une association, un enfant, attendre - autre longue histoire, que raconte le film de Bertrand Tavernier Holy Lola. Et puis, un jour, les enfants adoptés grandissent... C'est la dernière épreuve. En général, parfaitement surmontée. Mais quand ça se passe mal - bien qu'on en parle peu - la crise d'adolescence prend parfois un tour cataclysmique. La famille en ressort soudée à jamais. Ou disloquée. Dans un livre bouleversant de vérité - Une question d'âge, chez Stock, en librairie le 12 janvier - Evelyne Pisier raconte à quel point cette période est douloureuse, angoissante, fantastique. Il a fallu beaucoup de courage, ou de rage, à cette universitaire, agrégée de droit public et de sciences politiques, pour se jeter dans l'écriture de ce roman qui ressemble à un cri. Mère de cinq enfants - trois biologiques, deux adoptés au Chili - elle-même croyait connaître toutes les ficelles de la maternité. Mais elle ne savait rien des montagnes russes, des labyrinthes, des miroirs déformants, bref de l'incroyable série de tests que peuvent faire subir des enfants adoptés à leurs parents pour vérifier qu'ils les aiment et que c'est réciproque. Par pudeur, par honnêteté, Evelyne a préféré la forme du roman au témoignage. Son héroïne est professeur d'économie, alors qu'elle enseigne la politique. Elles n'ont pas tout à fait vécu les mêmes choses. Mais ce roman très fort, loin des images pieuses, pose les questions qu'on occulte souvent, sans ménager quiconque, surtout pas l'héroïne. Il raconte que l'adoption est une histoire d'amour, pas si simple.

Pourquoi avez-vous écrit ce livre?
Au départ, je voulais faire un essai sur l'adoption parce que j'ai moi-même adopté des enfants, et cette aventure m'a beaucoup secouée. J'avais l'intention de parler des politiques de l'adoption en France et à l'étranger et de lancer un coup de gueule contre les lourdeurs administratives, les contrôles auxquels on est soumis, le sentiment d'humiliation et d'infantilisation dans lequel les candidats sont maintenus. J'avais vécu ces difficultés et mon projet était trop personnel pour une enquête. J'ai basculé dans le roman.

«On étouffe encore terriblement sous l'injonction biologique»

Un récit très proche de ce que vous avez vécu?
Oui et non. J'ai voulu écrire un roman qui sonne juste. J'ai donc mis en scène des situations très proches de ce qui fait mon existence, qu'il s'agisse de mon premier divorce, de mon remariage avec un professeur d'université, de mon entourage très parisien, de cette famille recomposée avec double filiation biologique et adoptive... J'ai choisi dans ma vie tout ce qui, sans nuire à mes proches, me permettait de nourrir un roman «existentiel». Et puis, j'ai intégré des éléments fictifs que j'ai voulu rendre aussi plausibles que possible en rencontrant beaucoup de parents adoptifs. Tout ne m'est pas arrivé, mais cela aurait pu m'arriver.

Mais quel était votre objectif en publiant ce livre au risque de vous exposer?
Je voulais dire qu'on étouffe encore terriblement, en France, sous l'injonction biologique. On vit dans une société où la vraie mère reste celle qui a accouché de l'enfant et la vraie fille celle qui a bougé dans le ventre de sa mère. Cela renforce terriblement la méfiance organisée contre les gens qui veulent adopter, au cours de tout le processus: les interrogatoires des assistantes sociales, les questions des psychiatres, la froideur des juges, les complications des instances internationales. Ce primat donné à la filiation biologique a des conséquences extrêmement graves sur l'âge auquel on peut adopter et sur celui des enfants qu'on adoptera. On perd du temps à tous les niveaux.

Ces précautions sont difficiles à supporter, mais elles ne durent qu'un temps, celui de la procédure d'adoption.
Cet impératif biologique nourrit des fantasmes, par la suite. L'enfant adopté sent qu'il n'est pas le «vrai» enfant de ses parents. La mère adoptive a beau, de toutes ses forces, penser qu'elle est comme les autres, on lui rappelle sans cesse qu'elle n'est pas la «vraie mère». Du coup, elle finit par intérioriser une grande culpabilité, doublée d'une peur de l'hérédité, etc. Quand il y a crise, à certains âges, le mélange des peurs de l'enfant et de celles de la mère peut se révéler explosif.

Que se passe-t-il?
La plupart des parents adoptifs racontent la même histoire. On leur a expliqué qu'il fallait tout dire à l'enfant, très vite, surtout ne pas cacher la vérité. Donc, l'enfant sait. Il a vu, très tôt, des photos de son pays d'origine. Pourtant, immanquablement, il revient un jour en pleurs de l'école où quelqu'un lui a jeté à la figure qu'il était un enfant adopté. Alors, on s'étonne: «Tu le savais, que tu étais adopté.» Il le savait, certes. Mais pas avec ce regard ni ce ton. Les gens ne se rendent pas compte que, sans arrêt, ils tiennent des propos terribles pour l'enfant: «Mais toi, tu as quatre grand-mères!» Surtout, on l'accable de compassion, on lui rappelle sa dette: «Tu te rends compte, qu'est-ce qu'ils ont été gentils, tes parents, de t'adopter! Où serais-tu, s'ils ne t'avaient pas recueilli?» C'est trop lourd.

Le culte de la transparence, c'est un dogme qu'il faut remettre en question?
Tous les psys sont d'accord pour la recommander. Je ne m'y oppose pas. On ne peut pas faire autrement. Sinon, on entre dans une autre spirale, le secret, le mensonge par omission, et cela fait des dégâts énormes quand les enfants le découvrent à 15 ans. En revanche, il y a des slogans dont on devrait se passer. Ainsi, l'administration, les experts, les lois ne cessent d'asséner: «L'adoption, ce n'est pas comme la procréation normale, ni comme la procréation médicalement assistée. Il ne s'agit pas de donner un enfant à une famille, mais une famille à un enfant.» C'est la phrase la plus idiote qu'on puisse prononcer, car elle nous ramène toujours à l'humanitaire, à la générosité, à la sagesse. Comme si on n'éprouvait pas un immense bonheur...

Peut-être pour couper court au «droit» à l'adoption?
Peut-être, mais c'est dévastateur. L'autre grand slogan, c'est: «Pour une adoption réussie, il faut faire le deuil de son enfant biologique.» En réalité, il y a des tas de raisons d'adopter, outre la stérilité. Si on donne des enfants en priorité aux parents stériles, c'est en vertu d'une réalité marchande, mais il ne faut pas en faire un dogme psychanalytique. C'est ridicule et pathogène. Encore une fois, on veut vous obliger à faire une distinction massive entre les enfants «normaux» et les autres: les adoptifs.

«Dès que ça va mal, on se dit qu'on a échoué»

On inscrit au fer rouge dans la tête des adoptants: «Vous n'êtes pas des parents comme les autres.» Du coup, les enfants aussi ne se sentent pas comme les autres, c'est ça?
Exactement. Cela commence dès l'enfance et la préadolescence. Le problème, c'est que les parents adoptifs ne veulent pas, au début, voir les premiers signes de malaise. La puissance de dénégation est terrible, à la mesure du manque de confiance en soi qu'on éprouve.

Que nie-t-on?
On refuse d'admettre que certains troubles sont manifestement liés à l'abandon et à l'adoption, et qu'il s'agit de troubles graves. Donc, on essaie de croire que ce sont juste là des problèmes comme on en rencontre avec tous les enfants.

Pourquoi se raconte-t-on des histoires?
Parce qu'on se sent coupable.

Coupable?
C'est incroyable, mais c'est comme ça! Les parents adoptifs se sentent beaucoup plus coupables que les autres de leurs échecs éducatifs. Quand ils étaient candidats à l'adoption, on les a tellement mis en garde contre les ratages... Dès que ça va mal, on se dit qu'on rentre dans les statistiques, ça y est, on a échoué.

On ne se dit pas que l'enfant a peut-être été perturbé dans les premiers mois de sa vie?
Non. En revanche, des proches peuvent avoir des réactions bizarres: «Pourquoi ne vous en débarrassez-vous pas, puisque ce n'est pas votre enfant?» suggèrent les uns. Et les autres renchérissent: «Un enfant adopté, on peut le rendre!» Or les troubles des enfants adoptés sont justement liés à une angoisse d'abandon, et à cette peur d'être rendus puisqu'ils ne sont pas les «vrais» enfants. Et ils s'en prennent à leur mère adoptive, en priorité. La plupart d'entre eux ont le fantasme que la mère qui les a abandonnés était forcément gentille, pauvre et malheureuse. Peut-être ne voulait-elle pas abandonner son enfant, peut-être les parents l'ont-ils acheté ou volé.

Et le père adoptif?
Lui échappe à la rancune des enfants car il n'est pas en rivalité avec le père biologique, qui, la plupart du temps, n'a pas laissé de traces. Souvent, les femmes qui abandonnent leurs enfants ne savent pas qui est le père. Quand cela va vraiment mal, les pères adoptifs ont tendance à partir, tandis que la mère se torture pour essayer de comprendre. Mais, au fond, quand on dit qu'il y a une spécificité des troubles de l'adolescent adopté, ce n'est pas tout à fait juste: ce sont les mêmes troubles mais plus crus, décuplés.

Est-ce qu'il est plus difficile d'exercer l'autorité? Ne craint-on pas de couper un lien dont on n'est pas sûr qu'il aille de soi?
Je me moque de mon héroïne qui considère qu'il faut avoir des bonnes notes à l'école quand on a des parents privilégiés, car on doit être à la hauteur. L'enfant adopté peut souffrir de ce genre de discours. Ce qui me frappe surtout, c'est l'étrange rapport à l'argent qu'ont les enfants adoptés. Moins on a d'hérédité, plus on a envie d'héritage. Comme si cela compensait l'hérédité, comme si cela les rassurait sur eux-mêmes. Alors, parfois, ils volent, comme bien des adolescents qui vont mal, mais à leur façon à eux. Dans mon livre, l'un des ados, pourtant convaincu que «ce n'est pas la peine de travailler» puisque plus tard il aura la thune de papa, se met à mendier. Il mime peut-être le fantasme de sa propre mère biologique mendiant dans les rues. C'est très déroutant.

Votre héroïne éprouve un sentiment d'impuissance terrible.
Quand on a des ados en crise, il est rare que la mère ait le sentiment que la transmission ne se fait pas. Il reste toujours des points de complicité: on partage certaines lectures, certains films. Là, rien. Dans la défaite de cette femme, il y a un désarroi lié au fait que l'enfant adopté cherche à devenir étranger, de toutes les manières possibles. Et il y parvient, même s'il est le premier à en souffrir. La mère ne peut pas comprendre la mendicité, la délinquance, la drogue, la nymphomanie, les scarifications. Par ailleurs, les enfants adoptés à l'étranger rejettent fréquemment leur langue maternelle, qu'on veut généralement leur faire apprendre au collège. Dans mon livre, la mère propose à sa fille de faire de l'italien puisqu'elle refuse l'espagnol. Cette dernière rétorque alors: «Ah oui, c'est parce que je suis adoptée que tu veux que je fasse de l'italien! Tu n'aurais pas accepté ça de ta vraie fille!» On est toujours coincé.

Est-ce qu'on n'a pas, plus qu'avec un autre, la peur de déplaire à son enfant adopté?
On a peur qu'il ne parte, qu'il ne réclame d'être mis en pension, c'est-à-dire symboliquement remis à l'orphelinat. Cela fait un mal de chien, pourtant on est parfois obligé d'en passer par là. Et puis, il y a ce souhait auquel les parents adoptifs ont du mal à se résoudre: «Je veux retrouver mes parents biologiques.» On a peur que l'enfant ne nous renie.

Ou qu'il ne vous casse?
Quelque chose m'a frappée: quand, enfin, les ados se retournent contre leur père adoptif et le rejettent, l'accusation de pédophilie est très fréquente. Rien de tel pour démolir un couple! Souvent, les parents adoptifs sont plus âgés que des parents ordinaires. Quand il va mal, l'enfant a peur que les parents ne meurent et il se venge de cette terreur en les agressant: «Toi, t'es vieille, tu as le cou qui pendouille.» En fait, quand un enfant adopté va mal, il fait tout pour que le couple explose.

Si c'était à refaire?
Je le referais. La question ne se pose pas plus que pour des enfants biologiques.
 
Source : L' Express
 
Avis d'Isabelle de Penfentenyo sur Blogosapiens

 

01/12/2005

Barbara Monestier et Evelyne Pisier

Une adoption peut-elle être réussie ?


Au début de l'année, la politologue Evelyne Pisier a publié Une question d'âge, chez Stock dans lequel elle levait un tabou sur difficulté d'avoir des relations pacifiées avec ses enfants adoptés. Comme un miroir, Barbara Monestier, adoptée à 4 ans et demi au Chili, signe un témoignage Dis merci! chez Anne Carrière.

Vous pourriez être la fille et la mère. Quel effet cela vous fait-il de vous rencontrer ?


Barbara Monestier: J'avais peur de lire Evelyne Pisier. Mais cela m'a permis de comprendre ma mère, de saisir mes propres maladresses. Si chacune avait pu savoir ce qui se passait dans la tête de l'autre, quel gâchis on aurait pu éviter!

Evelyne Pisier: Je ne sais pas si le gâchis est évitable. J'ai lu avec émotion le livre de Barbara. Le mien est dur pour moi-même, dur pour les parents. Nous vivons dans un système terriblement hypocrite où la culpabilité est entretenue des deux côtés. Combien disent à l'enfant: «Tu te rends compte de la chance que tu as, tu devrais être plus gentille!» C'est intolérable dans l'autre sens: «Ce n'est pas très grave que votre enfant ne réussisse pas, de toute façon vous n'êtes pas sa vraie mère!»

C'est l'adoption qui est un traumatisme, ou l'abandon?


B. M.: Pour les parents, c'est l'abandon, alors que pour les enfants, c'est d'abord l'adoption. J'en garderai des séquelles toute ma vie. J'étais abandonnée, mais jusqu'à 4 ans et demi, je ne me suis pas posé de question. C'est quand l'adoption est arrivée que j'ai été déchirée. J'arrive seulement aujourd'hui à émettre l'idée que l'abandon est la source principale de mes problèmes.

Vous parlez de vos parents comme des «preneurs d'enfants». Vous sentiez-vous volée ?


B. M.: J'étais dans mon foyer d'accueil, où tout se passait bien. Quand ils sont venus, je n'ai pas compris. Je n'avais jamais vu autant de tendresse, autant de regards posés sur moi. Tout cet amour m'a paru louche. Les parents doivent prendre conscience que la révolte de leur enfant va dépasser leur entendement. L'enfant finira par s'épuiser, avant eux.

Evelyne Pisier, vous aviez en tête, avant d'adopter, que vous alliez être dépassée ?


E. P.: Non, pas du tout. Barbara parle d'une situation un peu différente de celle que je décris, dans la mesure où elle a été adoptée tard, à 4 ans et demi. C'est plus traumatisant, puisqu'on a l'impression de vivre un double abandon. Mais quand on est parent, qu'on voit des petits accrochés aux grilles, la culpabilité n'est pas la même. On se dit: «Pourquoi celui-là et pas les autres?»

Barbara, vous pensez qu'il vaut mieux adopter des enfants plus petits ?
B. M.: Cela dépend de la raison pour laquelle on adopte. Si c'est parce qu'on considère qu'on a un trop-plein de bonheur, trop de chance, et qu'on veut les partager, non se valoriser, pourquoi ne pas adopter des enfants grands? Dans ce cas, les parents sauront ne rien attendre de l'enfant qu'ils auront. Ils accepteront ces phrases qu'on leur jette: «Vous vous croyez les meilleurs? Ça y est, vous sauvez le monde?» Cette idée qu'il y a des gens qui font pour nous des choses extraordinaires, et qu'on est infichu de le reconnaître, nous renvoie à notre nullité personnelle.

Faut-il obliger institutionnellement les parents à se préparer ?


B. M.: Ils pourraient rencontrer d'autres familles adoptives. C'est déjà bien qu'on essaie de vérifier s'ils sont aptes à l'adoption. Ce n'est pas facile d'élever un enfant qui vient d'ailleurs. Il y a une double personnalité chez les adoptés: ils réagissent un jour comme ci, un jour comme ça, c'est dû à leur monde parallèle. C'est comme une vie qui marche à côté de nous, celle qui aurait pu être possible - si on avait été pauvre, si on était resté au pays - et qui nous fait du mal. On le reproche à nos parents: si j'étais restée là-bas, j'aurais peut-être été plus heureuse... Les enfants biologiques, eux, se rebellent sur du présent, du concret, pas sur du fantasme.

Evelyne Pisier, avez-vous été suffisamment préparée ?


E. P.: Je ne pense pas du tout qu'il faille préparer les parents. Cela ne doit pas être une norme institutionnelle. L'Etat et les institutions doivent s'occuper d'éviter les trafics. Pour le reste, venir vérifier si on est apte à adopter, c'est démentiel. On ne demande jamais à un parent alcoolique, pédophile, s'il est apte à faire un enfant. La préparation psychologique ne servirait à rien. Chacun fait, croit faire comme il faut. On commet beaucoup plus de dégâts en répétant que l'adoption est quelque chose de très dangereux, qu'il faut la surveiller. L'enfant n'est pas malheureux d'être adopté, mais d'être différent. A part ça, il y a des enfants biologiques qui ne vont pas bien et des enfants adoptés qui vont mieux qu'eux.

Les psys affirment qu'il faut dire la vérité aux enfants adoptés, qu'en pensez-vous ?


E. P.: J'ai été très frappée par votre colère, Barbara, quand on vient vous chercher sur l'adoption. Vous tentiez de la cacher, vous n'aviez pas envie qu'on vous en parle?

Dès l'âge de 9 ans, vous déclarez à tous que vous êtes aveyronnaise !


B. M.: On me disait: «Il paraît que t'es chilienne?» ou «Tu es française?» C'était trop. A un moment, j'ai choisi l'Aveyron, où ma famille paternelle avait une maison. Parce que je m'y sentais bien, parce que les gens du Sud me ressemblaient un peu plus. J'entendais tout et son contraire sur l'importance du sang. Par exemple, je tombais sur un dessin animé dans lequel l'enfant n'a pas vu ses parents depuis tout petit, soudain les retrouve, et tac! comme s'il y avait une sonde dans le sang, ça y est, ils s'aiment! Deux minutes après, je voyais un téléfilm où le plus important n'est pas le lien du sang, mais l'amour. On est complètement paumé: «Ma vraie mère, c'est qui?» A cause de cela, j'avais une grande tendance à jouer du vrai et du faux. C'est drôle, c'est la première fois que j'ose le dire.

Que vous glissiez dans le mensonge ?


B. M.: Je l'évitais autant que je pouvais, parce que je percevais mes failles, tout en les vivant. C'est pour cela que je me suis haïe autant.

Vous dites que votre mère ne vous a jamais parlé du problème d'infertilité. Si elle l'avait fait, vous n'auriez pas autant souffert ?


B. M.: J'attendais une autre réponse. Moi, j'étais adoptée parce que j'avais mon petit handicap personnel, l'abandon. Je voulais savoir pourquoi eux m'avaient adoptée, quel était le petit truc qui ne collait pas chez eux.

Vous leur reprochez de vous avoir fait croire que l'adoption était un cadeau que votre mère vous faisait, alors qu'en réalité c'était vous qui lui faisiez un cadeau ?


B. M.: L'adoption, quoi qu'on en dise, malgré toute la volonté et le bon cœur, ce n'est pas une démarche naturelle. Cela demande des efforts. Du côté de l'enfant, c'est clair, net, précis. Il a été abandonné. Et chez les parents, c'est quoi?

E. P.: Je suis d'accord avec Barbara, il faut tout dire aux enfants. Mais je ne crois pas que tout dire arrange quoi que ce soit. Imaginez que les parents disent à l'enfant: «Voilà, on était stériles». Immédiatement, au moment où l'enfant va mal, il croira qu'il a été adopté à défaut. Dans tous les cas, on est piégé!

Est-ce que l'adoption peut être autre chose qu'une histoire d'amour ratée? Barbara, vous écrivez que c'est «une tentative de réconciliation entre deux souffrances qui échoue presque tout le temps» ...


B. M.: J'espère que cela peut être autre chose! Mon père a su réagir. Je lui ai envoyé des trucs si violents à la figure! Très naturel, il me montrait qu'il était là, juste là. Je lui lançais encore plus violemment: «Mais tu ne peux rien faire!» Un jour, il a eu l'honnêteté de me regarder en disant: «Je ne peux rien. Toi, en revanche, tu ne peux pas m'empêcher de t'aimer.» Voilà. Cela ne m'empêchait pas d'aller me taper dans les murs après! Mais cela m'a toujours donné la force d'éviter la rupture, les grosses conneries.

E. P.: Il y a des échecs provisoires, qui se transforment en réussites, Barbara, vous le prouvez. L'idée que l'adoption échoue toujours est d'autant plus dangereuse qu'elle est exploitée par l'institution idéologique dominante. Quand la Ddass vient vous voir, elle prévient: «Attention, on vient vous éviter une adoption ratée.» Quinze ans après, elle rappelle: «Vous voyez, vous faites partie des statistiques des adoptions ratées.» On ne dit jamais cela à des parents biologiques.

Vous dites que tous les enfants adoptés ont un rapport compulsif à l'alimentation, à la drogue, à l'alcool...


B. M.: Ils y sont plus sujets que les autres. En tout cas, de façon plus consciente, par provocation. Les autres touchent à la drogue pour fuir quelque chose, mais nous, les adoptés, c'est pour prouver que les parents ont tout raté et que nous sommes nuls.

E. P.: L'enfant adopté qui a ce genre de troubles se retourne souvent contre sa mère: «Pourquoi tu ne m'en as pas empêché? Si tu m'avais mieux aimé, tu ne m'aurais pas laissé sombrer.»

C'est plus dur avec la mère?


E. P.: L'abandon par une mère est considéré comme criminel, alors que la société porte un regard indulgent sur le père. Et l'enfant en veut à la mère plus qu'au père.

B. M.: C'est elle qui nous a portés durant neuf mois, elle qui accouche. Quand Marta, ma mère biologique, m'a dit que mon père était vraiment un sale type, je me suis posé la question: ai-je vraiment envie de fantasmer sur l'idée que j'ai dans mes gènes un truc pourri? Pour qu'un jour de détresse, je me dise: t'es comme ça, parce ton père biologique était pourri? Non. Moi, je vois des femmes enceintes, c'est beau.

Que faudrait-il faire pour que cela se passe mieux ?
E. P.: Je ne suis pas très optimiste. Le problème ne vient pas seulement des institutions, mais d'une société qui vit sur l'idée de la supériorité du biologique. Avant, il y avait un fossé entre les légitimes et les bâtards. Maintenant, on retrouve cette crispation entre les adoptés et les «vrais», comme on dit. Je trouve ça tragique. Il m'est arrivé d'entendre des choses terribles: «Mais pourquoi tu ne les rends pas?» C'est ahurissant. Est-ce que l'on dit à des parents biologiques qui ont de gros problèmes avec leur enfant: «Pourquoi tu ne t'en débarrasses pas?»

Barbara, avez-vous entendu cela ?


B. M.: Ma mère adoptive avait fait des démarches pour me placer. Heureusement, le juge des enfants a dit: «Mais Barbara va très bien!» Je l'ai su tard, en fouillant. Quand j'ai découvert la lettre, j'en ai voulu à ma mère de ne pas m'avoir dit que la Ddass et le juge avaient considéré que le placement ne se justifiait pas. Parce que ma mère raconte quand même que je l'ai battue! Alors que j'avais des crises de nerfs, de colère. Quand cela arrive, on ne tape sur personne, on tape sur ce qui vous tombe sous la main, soi-même, les autres. J'ai longtemps pensé que j'étais un monstre.

Passé un laps de temps, on ne peut pas revenir sur une adoption ?


E. P.: Non, mais on peut placer l'enfant. Le juge ou les parents peuvent le demander. Comme pour n'importe quel enfant, mais cela ne fait pas le même effet. Vous êtes renvoyé à la case départ.

B. M.: Je pourrais avoir la double nationalité, parce que j'ai toujours ma carte d'identité chilienne. Il suffit que j'aille avec ce document au consulat du Chili. Des gens me disent: «Tu te rends compte de la chance que tu as: tu peux être chilienne et française! C'est un pays merveilleux.» Mais je ne veux plus être écartelée. Ma mère biologique, c'est sûr, m'aurait reprise. Je n'ai pas fait ce choix. Elle a eu une réaction démesurée, des gestes très affectifs que ma mère ne me donne pas et que je lui réclame.

Votre mère biologique a donc été d'accord pour vous rencontrer...


B. M.: Elle avait très peur, elle était en larmes. Tout le monde a été génial avec moi, adorable, des deux côtés, je devrais être la plus heureuse du monde.

Vous avez compris pourquoi elle vous avait abandonnée ?


B. M.: Elle m'a dit qu'elle ne m'avait jamais oubliée. J'ai une sœur au Chili qui est au courant de mon existence. Cela leur arrivait de parler de moi. Ma mère se sentait coupable, cela m'a rassurée, elle ne s'est pas débarrassée de moi, et basta! J'ai souvent pensé à l'avortement que ma mère aurait pu préférer. Dans mes tentatives de suicide, je me disais: je m'auto-avorte. Quand je suis repartie, ma mère m'a dit: «Je suis contente que tu aies fait cette démarche, tu m'as pardonnée et Dieu m'a pardonnée.» Cela voulait dire: «Voilà, je peux vivre sereinement et toi aussi.»

E. P.: C'est une belle histoire. Et vous avez eu beaucoup de chance. Malheureusement, 80% des enfants abandonnés à l'étranger n'ont aucune possibilité de retrouver les traces de leurs parents.

Barbara, vous n'êtes pas très favorable à l'adoption par des couples gays. Pourquoi ?


B. M.: Je ne suis pas viscéralement contre. J'en ai déjà parlé avec d'autres enfants adoptés, et quelques amis homosexuels. Je sais juste que l'enfant adopté en veut beaucoup à sa mère adoptive et que la figure paternelle permet de créer un lien précieux. Cela ne veut pas dire que des homosexuels seront des mauvais parents, je dis juste que cela risque de tout compliquer.

E. P.: Je ne vois pas au nom de quoi on fixerait une nouvelle norme, sans enquête, sans statistique. Je suis toujours terrifiée par l'hypocrisie, les non-dits aussi bien législatifs qu'idéologiques: aujourd'hui, les homosexuels peuvent adopter en tant que célibataires. Par ailleurs, il y a des familles qui ont adopté des enfants et qui se séparent, c'est la vie: la femme revit soit avec une femme, soit un homme, cela arrive. A l'échelle de la planète, les enfants victimes de pédophilie ou de maltraitance sont beaucoup plus nombreux que ceux qui souffrent de leurs fantasmes d'enfants adoptés, fût-ce par des homosexuels!

Ecrivains - Entretien - L'Express du 24/11/2005.

 

- La fille adoptée et la mère adoptante.

Source: Le Monde.