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23/12/2005

L'adoption sans merci. Rencontre avec Barbara Monestier

Précieux parce qu'il sort des cénacles, "Dis Merci !" (*) donne la parole a une enfant adoptée.

 

Si c'était à refaire, souhaiteriez-vous à nouveau être adoptée ?

Petite, j'aurais voulu rester au Chili. Mainteant que je suis grande, revenir en arrière serait impossible. Je ne sais pas s'il vaut mieux être adoptée ou pas, mais je sais que c'est ma vie.

 

Vous-même seriez-vous prête à adopter un enfant ?

Si je ne peux pas avoir d'enfant, je ne crois que j'adopterais. J'ai moi-même mis 25 ans à m'en sortir. Alors, j'avoue franchement que je ne suis pas prête à refaire le chemin à l'envers. Je crois que c'est un parcours qui est toujours difficile et cela se passe parfois plus mal que moi.

 

La question est délicate et vous n'avez certainement pas tous les éléments en mains pour y répondre mais que pensez-vous de l'adoption d'enfants par des couples homosexuels ?

Je redoute la question, en effet. D'une manière générale, je ne crois pas qu'il faille faciliter l'adoption. Parce qu'elle est difficile mais aussi parce qu'elle encourage l'abandon. Sans parler du véritable trafic d'enfants qui existe à cause d'elle. Je ne suis pas sûre du tout que l'adoption d'enfants par les couples homosexuels soit une bonne chose car elle risque de compliquer encore plus la longue quête d'identité d'un enfant adopté.

 

Votre voyage au Chili vous a permis de rencontrer votre mère biologique et de vous réconcilier apparemment avec votre mère adoptive. Ce retour au sources était donc essentiel...

Oui, j'ai désormais la conviction que mes parents adoptifs m'aiment et que ce sont eux, ma famille. Sachant cela, les problèmes à venir - car il y en a encore - ne risquent plus d'aboutir sur une rupture.

 

(*) Dis merci!

Source : La Libre Belgique

01/12/2005

Barbara Monestier et Evelyne Pisier

Une adoption peut-elle être réussie ?


Au début de l'année, la politologue Evelyne Pisier a publié Une question d'âge, chez Stock dans lequel elle levait un tabou sur difficulté d'avoir des relations pacifiées avec ses enfants adoptés. Comme un miroir, Barbara Monestier, adoptée à 4 ans et demi au Chili, signe un témoignage Dis merci! chez Anne Carrière.

Vous pourriez être la fille et la mère. Quel effet cela vous fait-il de vous rencontrer ?


Barbara Monestier: J'avais peur de lire Evelyne Pisier. Mais cela m'a permis de comprendre ma mère, de saisir mes propres maladresses. Si chacune avait pu savoir ce qui se passait dans la tête de l'autre, quel gâchis on aurait pu éviter!

Evelyne Pisier: Je ne sais pas si le gâchis est évitable. J'ai lu avec émotion le livre de Barbara. Le mien est dur pour moi-même, dur pour les parents. Nous vivons dans un système terriblement hypocrite où la culpabilité est entretenue des deux côtés. Combien disent à l'enfant: «Tu te rends compte de la chance que tu as, tu devrais être plus gentille!» C'est intolérable dans l'autre sens: «Ce n'est pas très grave que votre enfant ne réussisse pas, de toute façon vous n'êtes pas sa vraie mère!»

C'est l'adoption qui est un traumatisme, ou l'abandon?


B. M.: Pour les parents, c'est l'abandon, alors que pour les enfants, c'est d'abord l'adoption. J'en garderai des séquelles toute ma vie. J'étais abandonnée, mais jusqu'à 4 ans et demi, je ne me suis pas posé de question. C'est quand l'adoption est arrivée que j'ai été déchirée. J'arrive seulement aujourd'hui à émettre l'idée que l'abandon est la source principale de mes problèmes.

Vous parlez de vos parents comme des «preneurs d'enfants». Vous sentiez-vous volée ?


B. M.: J'étais dans mon foyer d'accueil, où tout se passait bien. Quand ils sont venus, je n'ai pas compris. Je n'avais jamais vu autant de tendresse, autant de regards posés sur moi. Tout cet amour m'a paru louche. Les parents doivent prendre conscience que la révolte de leur enfant va dépasser leur entendement. L'enfant finira par s'épuiser, avant eux.

Evelyne Pisier, vous aviez en tête, avant d'adopter, que vous alliez être dépassée ?


E. P.: Non, pas du tout. Barbara parle d'une situation un peu différente de celle que je décris, dans la mesure où elle a été adoptée tard, à 4 ans et demi. C'est plus traumatisant, puisqu'on a l'impression de vivre un double abandon. Mais quand on est parent, qu'on voit des petits accrochés aux grilles, la culpabilité n'est pas la même. On se dit: «Pourquoi celui-là et pas les autres?»

Barbara, vous pensez qu'il vaut mieux adopter des enfants plus petits ?
B. M.: Cela dépend de la raison pour laquelle on adopte. Si c'est parce qu'on considère qu'on a un trop-plein de bonheur, trop de chance, et qu'on veut les partager, non se valoriser, pourquoi ne pas adopter des enfants grands? Dans ce cas, les parents sauront ne rien attendre de l'enfant qu'ils auront. Ils accepteront ces phrases qu'on leur jette: «Vous vous croyez les meilleurs? Ça y est, vous sauvez le monde?» Cette idée qu'il y a des gens qui font pour nous des choses extraordinaires, et qu'on est infichu de le reconnaître, nous renvoie à notre nullité personnelle.

Faut-il obliger institutionnellement les parents à se préparer ?


B. M.: Ils pourraient rencontrer d'autres familles adoptives. C'est déjà bien qu'on essaie de vérifier s'ils sont aptes à l'adoption. Ce n'est pas facile d'élever un enfant qui vient d'ailleurs. Il y a une double personnalité chez les adoptés: ils réagissent un jour comme ci, un jour comme ça, c'est dû à leur monde parallèle. C'est comme une vie qui marche à côté de nous, celle qui aurait pu être possible - si on avait été pauvre, si on était resté au pays - et qui nous fait du mal. On le reproche à nos parents: si j'étais restée là-bas, j'aurais peut-être été plus heureuse... Les enfants biologiques, eux, se rebellent sur du présent, du concret, pas sur du fantasme.

Evelyne Pisier, avez-vous été suffisamment préparée ?


E. P.: Je ne pense pas du tout qu'il faille préparer les parents. Cela ne doit pas être une norme institutionnelle. L'Etat et les institutions doivent s'occuper d'éviter les trafics. Pour le reste, venir vérifier si on est apte à adopter, c'est démentiel. On ne demande jamais à un parent alcoolique, pédophile, s'il est apte à faire un enfant. La préparation psychologique ne servirait à rien. Chacun fait, croit faire comme il faut. On commet beaucoup plus de dégâts en répétant que l'adoption est quelque chose de très dangereux, qu'il faut la surveiller. L'enfant n'est pas malheureux d'être adopté, mais d'être différent. A part ça, il y a des enfants biologiques qui ne vont pas bien et des enfants adoptés qui vont mieux qu'eux.

Les psys affirment qu'il faut dire la vérité aux enfants adoptés, qu'en pensez-vous ?


E. P.: J'ai été très frappée par votre colère, Barbara, quand on vient vous chercher sur l'adoption. Vous tentiez de la cacher, vous n'aviez pas envie qu'on vous en parle?

Dès l'âge de 9 ans, vous déclarez à tous que vous êtes aveyronnaise !


B. M.: On me disait: «Il paraît que t'es chilienne?» ou «Tu es française?» C'était trop. A un moment, j'ai choisi l'Aveyron, où ma famille paternelle avait une maison. Parce que je m'y sentais bien, parce que les gens du Sud me ressemblaient un peu plus. J'entendais tout et son contraire sur l'importance du sang. Par exemple, je tombais sur un dessin animé dans lequel l'enfant n'a pas vu ses parents depuis tout petit, soudain les retrouve, et tac! comme s'il y avait une sonde dans le sang, ça y est, ils s'aiment! Deux minutes après, je voyais un téléfilm où le plus important n'est pas le lien du sang, mais l'amour. On est complètement paumé: «Ma vraie mère, c'est qui?» A cause de cela, j'avais une grande tendance à jouer du vrai et du faux. C'est drôle, c'est la première fois que j'ose le dire.

Que vous glissiez dans le mensonge ?


B. M.: Je l'évitais autant que je pouvais, parce que je percevais mes failles, tout en les vivant. C'est pour cela que je me suis haïe autant.

Vous dites que votre mère ne vous a jamais parlé du problème d'infertilité. Si elle l'avait fait, vous n'auriez pas autant souffert ?


B. M.: J'attendais une autre réponse. Moi, j'étais adoptée parce que j'avais mon petit handicap personnel, l'abandon. Je voulais savoir pourquoi eux m'avaient adoptée, quel était le petit truc qui ne collait pas chez eux.

Vous leur reprochez de vous avoir fait croire que l'adoption était un cadeau que votre mère vous faisait, alors qu'en réalité c'était vous qui lui faisiez un cadeau ?


B. M.: L'adoption, quoi qu'on en dise, malgré toute la volonté et le bon cœur, ce n'est pas une démarche naturelle. Cela demande des efforts. Du côté de l'enfant, c'est clair, net, précis. Il a été abandonné. Et chez les parents, c'est quoi?

E. P.: Je suis d'accord avec Barbara, il faut tout dire aux enfants. Mais je ne crois pas que tout dire arrange quoi que ce soit. Imaginez que les parents disent à l'enfant: «Voilà, on était stériles». Immédiatement, au moment où l'enfant va mal, il croira qu'il a été adopté à défaut. Dans tous les cas, on est piégé!

Est-ce que l'adoption peut être autre chose qu'une histoire d'amour ratée? Barbara, vous écrivez que c'est «une tentative de réconciliation entre deux souffrances qui échoue presque tout le temps» ...


B. M.: J'espère que cela peut être autre chose! Mon père a su réagir. Je lui ai envoyé des trucs si violents à la figure! Très naturel, il me montrait qu'il était là, juste là. Je lui lançais encore plus violemment: «Mais tu ne peux rien faire!» Un jour, il a eu l'honnêteté de me regarder en disant: «Je ne peux rien. Toi, en revanche, tu ne peux pas m'empêcher de t'aimer.» Voilà. Cela ne m'empêchait pas d'aller me taper dans les murs après! Mais cela m'a toujours donné la force d'éviter la rupture, les grosses conneries.

E. P.: Il y a des échecs provisoires, qui se transforment en réussites, Barbara, vous le prouvez. L'idée que l'adoption échoue toujours est d'autant plus dangereuse qu'elle est exploitée par l'institution idéologique dominante. Quand la Ddass vient vous voir, elle prévient: «Attention, on vient vous éviter une adoption ratée.» Quinze ans après, elle rappelle: «Vous voyez, vous faites partie des statistiques des adoptions ratées.» On ne dit jamais cela à des parents biologiques.

Vous dites que tous les enfants adoptés ont un rapport compulsif à l'alimentation, à la drogue, à l'alcool...


B. M.: Ils y sont plus sujets que les autres. En tout cas, de façon plus consciente, par provocation. Les autres touchent à la drogue pour fuir quelque chose, mais nous, les adoptés, c'est pour prouver que les parents ont tout raté et que nous sommes nuls.

E. P.: L'enfant adopté qui a ce genre de troubles se retourne souvent contre sa mère: «Pourquoi tu ne m'en as pas empêché? Si tu m'avais mieux aimé, tu ne m'aurais pas laissé sombrer.»

C'est plus dur avec la mère?


E. P.: L'abandon par une mère est considéré comme criminel, alors que la société porte un regard indulgent sur le père. Et l'enfant en veut à la mère plus qu'au père.

B. M.: C'est elle qui nous a portés durant neuf mois, elle qui accouche. Quand Marta, ma mère biologique, m'a dit que mon père était vraiment un sale type, je me suis posé la question: ai-je vraiment envie de fantasmer sur l'idée que j'ai dans mes gènes un truc pourri? Pour qu'un jour de détresse, je me dise: t'es comme ça, parce ton père biologique était pourri? Non. Moi, je vois des femmes enceintes, c'est beau.

Que faudrait-il faire pour que cela se passe mieux ?
E. P.: Je ne suis pas très optimiste. Le problème ne vient pas seulement des institutions, mais d'une société qui vit sur l'idée de la supériorité du biologique. Avant, il y avait un fossé entre les légitimes et les bâtards. Maintenant, on retrouve cette crispation entre les adoptés et les «vrais», comme on dit. Je trouve ça tragique. Il m'est arrivé d'entendre des choses terribles: «Mais pourquoi tu ne les rends pas?» C'est ahurissant. Est-ce que l'on dit à des parents biologiques qui ont de gros problèmes avec leur enfant: «Pourquoi tu ne t'en débarrasses pas?»

Barbara, avez-vous entendu cela ?


B. M.: Ma mère adoptive avait fait des démarches pour me placer. Heureusement, le juge des enfants a dit: «Mais Barbara va très bien!» Je l'ai su tard, en fouillant. Quand j'ai découvert la lettre, j'en ai voulu à ma mère de ne pas m'avoir dit que la Ddass et le juge avaient considéré que le placement ne se justifiait pas. Parce que ma mère raconte quand même que je l'ai battue! Alors que j'avais des crises de nerfs, de colère. Quand cela arrive, on ne tape sur personne, on tape sur ce qui vous tombe sous la main, soi-même, les autres. J'ai longtemps pensé que j'étais un monstre.

Passé un laps de temps, on ne peut pas revenir sur une adoption ?


E. P.: Non, mais on peut placer l'enfant. Le juge ou les parents peuvent le demander. Comme pour n'importe quel enfant, mais cela ne fait pas le même effet. Vous êtes renvoyé à la case départ.

B. M.: Je pourrais avoir la double nationalité, parce que j'ai toujours ma carte d'identité chilienne. Il suffit que j'aille avec ce document au consulat du Chili. Des gens me disent: «Tu te rends compte de la chance que tu as: tu peux être chilienne et française! C'est un pays merveilleux.» Mais je ne veux plus être écartelée. Ma mère biologique, c'est sûr, m'aurait reprise. Je n'ai pas fait ce choix. Elle a eu une réaction démesurée, des gestes très affectifs que ma mère ne me donne pas et que je lui réclame.

Votre mère biologique a donc été d'accord pour vous rencontrer...


B. M.: Elle avait très peur, elle était en larmes. Tout le monde a été génial avec moi, adorable, des deux côtés, je devrais être la plus heureuse du monde.

Vous avez compris pourquoi elle vous avait abandonnée ?


B. M.: Elle m'a dit qu'elle ne m'avait jamais oubliée. J'ai une sœur au Chili qui est au courant de mon existence. Cela leur arrivait de parler de moi. Ma mère se sentait coupable, cela m'a rassurée, elle ne s'est pas débarrassée de moi, et basta! J'ai souvent pensé à l'avortement que ma mère aurait pu préférer. Dans mes tentatives de suicide, je me disais: je m'auto-avorte. Quand je suis repartie, ma mère m'a dit: «Je suis contente que tu aies fait cette démarche, tu m'as pardonnée et Dieu m'a pardonnée.» Cela voulait dire: «Voilà, je peux vivre sereinement et toi aussi.»

E. P.: C'est une belle histoire. Et vous avez eu beaucoup de chance. Malheureusement, 80% des enfants abandonnés à l'étranger n'ont aucune possibilité de retrouver les traces de leurs parents.

Barbara, vous n'êtes pas très favorable à l'adoption par des couples gays. Pourquoi ?


B. M.: Je ne suis pas viscéralement contre. J'en ai déjà parlé avec d'autres enfants adoptés, et quelques amis homosexuels. Je sais juste que l'enfant adopté en veut beaucoup à sa mère adoptive et que la figure paternelle permet de créer un lien précieux. Cela ne veut pas dire que des homosexuels seront des mauvais parents, je dis juste que cela risque de tout compliquer.

E. P.: Je ne vois pas au nom de quoi on fixerait une nouvelle norme, sans enquête, sans statistique. Je suis toujours terrifiée par l'hypocrisie, les non-dits aussi bien législatifs qu'idéologiques: aujourd'hui, les homosexuels peuvent adopter en tant que célibataires. Par ailleurs, il y a des familles qui ont adopté des enfants et qui se séparent, c'est la vie: la femme revit soit avec une femme, soit un homme, cela arrive. A l'échelle de la planète, les enfants victimes de pédophilie ou de maltraitance sont beaucoup plus nombreux que ceux qui souffrent de leurs fantasmes d'enfants adoptés, fût-ce par des homosexuels!

Ecrivains - Entretien - L'Express du 24/11/2005.

 

- La fille adoptée et la mère adoptante.

Source: Le Monde.

Dis merci ! Tu ne connais pas ta chance d'avoir été adoptée | Barbara Monestier

R é c i t  de Barbara Monestier.medium_dismerci.jpg
Editions Anne Carrière : http://perso.wanadoo.fr/annecarriere/ 

“ D’où viens-tu ? ”
Encore cette question qui me déchire les entrailles. C’est comme si, pour la centième fois, on me prenait ma vie.
“ Mais je suis d’ici. J’habite Paris, ma famille est française… ”
On n’est donc rien sans ses origines ?
Lorsque j’étais une toute petite enfant, j’habitais au Chili. Je me souviens encore de la maison de ma nounou : nous vivions là, heureux et insouciants, au milieu d’une petite cour carrée, maîtres d’un minuscule royaume. L’hiver on suçait l’eau gelée, l’été on se baignait dans le lavoir.
Jamais on ne m’avait parlé d’adoption. Au début, ils venaient comme ça, en visiteurs, je les trouvais plutôt gentils mais je ne me doutais de rien. Un jour, ils sont venus pour m’arracher à ma vie. Je me sentais comme une marchandise. J’avais quatre ans et demi. Jamais je n’ai oublié.
Ma mère a fait de moi une petite princesse, mais moi je m’en fichais. Je ne voulais pas de toute cette richesse, de ce bonheur de pacotille. “ Tu ne connais pas ta chance ”, me disait-on souvent. Mais que voulaient-ils dire ? Savent-ils où est le bonheur ? Se donne-t-il ? Se prend-il ? Allais-je devoir toute ma vie remercier d’avoir été adoptée ? Mes parents n’avaient-ils pas besoin de moi, eux aussi ? »

Vingt ans après, Barbara Monestier raconte comment, jour après jour, elle a appris à se réconcilier avec sa vie. Un témoignage courageux sur l’adoption, vue du côté de l’enfant.

« C’est le récit poignant d’un engrenage dans lequel les sentiments et les ressentiments s’affolent puis se raidissent. C’est aussi, heureusement, la lente remontée d’une jeune fille vers la vie. »
Elle, 3 octobre 2005.

« Un texte mené à un rythme haletant, un point de vue sur l’adoption à contre-courant des clichés habituels. »
Psychologies magazines, octobre 2005.

Portrait

Barbara Monestier, 26 ans. D'origine chilienne, elle est l'une des premières filles adoptives à rejeter publiquement l'adoption, en s'en prenant particulièrement à sa mère française.

Chilienne de vie

Barbara Monestier en 5 dates
1979
Naissance de Barbara Reyes au Chili.
1983
Adoption de Barbara, installation à Paris.
1988
La famille déménage près de Montpellier.
1999
Grave dépression, tentative de suicide, maison de santé.
2000
Rencontre avec sa mère biologique, son demi-frère et sa demi-soeur.

Il n'y a pas si longtemps, quand on lui parlait en espagnol, elle jouait l'idiote. Et on s'adresse souvent à elle dans cette langue maternelle, parce qu'elle fait terriblement chilienne. Pas argentine, ni péruvienne. Chilena. «Vraiment ?» élude-t-elle avec un accent légèrement traînant, légèrement snob, pas du tout «typé», très du côté aristocratique de sa mère, en allumant une autre cigarette.

Barbara fut officiellement et reste affectivement d'origine aveyronnaise, comme son père, qui lui a offert sa parentèle chaleureuse. Très jeune, elle a déclaré : «Ici, c'est la maison de famille, c'est là que je reviendrai toujours avec mes enfants.» A tous ceux qu'elle a croisés dans son existence, elle a servi ces racines aveyronnaises pour cacher son statut d'enfant adoptée, érigée par elle seule en secret d'Etat. C'est donc en Aveyron, dans la maison de famille, que son père a voulu lui parler de sa mère chilienne. «Tu as serré tes mains sur tes oreilles et continué à dire : "Non, non, ne me dis rien", lui rappelle-t-il dans une lettre qu'elle a glissé au milieu de son livre. J'ai entendu un cri, un vrai cri de douleur qui résonne et résonnera longtemps en moi. Je t'aurais enfoncé un fer rouge dans une plaie béante, je crois que tu n'aurais pas hurlé si fort.»

Visage sculpté autour des pommettes, yeux noirs ardents, joli nez d'Amérindienne dont elle voudrait se débarrasser, elle semble indestructible et prête à se briser. Elle répond aux questions dans les salons des hôtels alors qu'elle devrait faire le ménage chez les riches de Santiago ou Concepción. Dis merci ! est le titre de son livre, avec en dessous, pour ceux qui n'auraient pas perçu la rage du titre : «Tu ne connais pas ta chance d'avoir été adoptée», récit de sa vie, autrement dit, de son adoption (1). Barbara, fille à papa, peut à 25 ans se permettre de vouloir devenir comédienne, alors que sa soeur aînée-biologique-non abandonnée, Patricia, avait déjà un enfant à nourrir au même âge, là-bas. Elle mesure aujourd'hui que son sort ne paraît pas seulement enviable, il l'est sans doute. Mais elle n'a connu la paix que par intermittence, usant ses parents jusqu'à la folie dans des crises de nerfs, de désespoir, «aimez-moi, ne m'aimez pas, écoutez-moi, ne m'écoutez pas», des années sans sommeil à sombrer dans «le vide». Elle prétend que si sa mère lui avait dit : «Nous sommes allés te chercher parce que nous n'arrivions pas à avoir d'enfant, j'avais besoin de toi pour me sentir mère», plutôt que de lui raconter qu'elle voulait faire son bonheur, elle aurait moins souffert. Elle lui reproche son orgueil, mais on entend surtout qu'aucune femme au monde n'aurait pu subvenir à cette exigence sans fin, ni fond. D'autres adoptés se remettent de l'abandon, bricolent des liens apaisés, opportunistes ou indifférents. Barbara a choisi la guerre passionnelle, contre la mère, et seulement la mère. «A peine rentrée à la maison, à la première remarque de ma mère, je rétorquais violemment : "Tu n'es pas ma vraie mère !" Alors à bout d'exaspération et de souffrance, elle me répondait : "Si tu crois que moi j'avais envie d'avoir une fille comme toi" et ça dégénérait.» C'était en CE2 et ça n'a cessé de dégénérer, jusqu'à mettre en péril le couple parental et les obliger à quitter Paris. «Cria cuervos y te sacaran los ojos», dit un proverbe hispanique. «Elève des corbeaux, et ils t'arracheront les yeux.»

Barbara était âgée de 4 ans et demi quand ces époux français  elle jeune femme d'affaires, lui journaliste proche de la retraite  ont débarqué dans la población où elle vivait en famille avec d'autres enfants abandonnés. Ils dormaient ensemble, se tenaient chaud, elle n'avait pas peur et ignorait le «vide» qui la tourmentera ensuite sans répit. Elle se souvient les avoir défiés. Son père dit «refusés». Surtout la femme, qui lui semblait belle et importante, dorée, quand tous ceux de sa población étaient moricauds. «Le déchirement fut terrible. Je savais que je partais pour une autre vie. Moi, je n'en voulais pas. J'aimais la mienne.» Cette blondeur maternelle, ces yeux bleu vert, ces «ah bon, c'est ta mère ?» incrédules des camarades d'école, elle ne lui pardonnera pas. «Je lui ai tapé dessus, je me frottais à elle dans l'espoir que ça soit contagieux.» Lorsqu'elle est retournée «là-bas», elle a constaté que les pauvres étaient toujours plus typés que les riches. Mais quand elle a découvert sa mère «biologique» en blonde platine décolorée, avec yeux bleu vert, la peau presque claire, elle a été prise d'un fou rire.

Elle a fumé jusqu'à cinq paquets de cigarettes par jour en maison de repos, a ralenti la cadence. Elle a des théories sur l'adoption : tous les adoptés tombent dans la compulsion alimentaire, sexuelle, toxique, alcoolique, alors très tôt, elle s'est jurée de briser cette «fatalité de la délinquance». L'autre théorie, viscérale, c'est de s'opposer à l'adoption par les couples homosexuels. «Moi, si je m'en suis sortie, c'est grâce à la normalité de ma famille», souffle-t-elle. Dans les diverses institutions catholiques où elle avait choisi de s'exiler pour mettre de la distance avec sa «famille» si normale, elle s'est trouvé des marraines, forcément plus gentilles, compréhensives, douces, que sa mère adoptive. Une enseignante, une infirmière, une bonne soeur, une directrice charismatique. Dis merci ! commence par cette dédicace. «Pour mon papa qui est à l'origine de ce livre et qui a toujours été là pour moi.» La petite brune a mis vingt ans à signer un semblant d'armistice avec la femme de son père, il ne faut pas lui en demander plus. «Un déjeuner en famille, ça reste une lutte, un effort.»

Sur la scène de l'adoption internationale, 2005 s'inscrira en France comme l'année du sentimentalement incorrect. Il y a quelques mois, Evelyne Pisier publiait une autofiction aux frontières de la haine sur l'enfant qu'elle avait adopté au Chili (2). Par maison d'édition interposée, Barbara aurait pu tenir le rôle de l'agnelle chilienne qui répond à la méchante bergère. Mais elle ne connaît pas cette femme et elle ne veut pas lire son livre : «Je ne supporterai pas des mots durs.» Elle jure ne pas avoir écrit son récit contre «eux» : ses parents. Elle est moins sûre d'elle quand il s'agit de jurer qu'elle ne l'a pas écrit contre «elle» : sa maman. Et elle semble rester imperméable à cette douceur d'adulte qu'est la gratitude, même ténue. Elle n'est reconnaissante que d'une chose, c'est de ne pas avoir été avortée. Et ça, elle le doit à Marta, sa mère biologique, qu'elle a rencontré à l'âge de 21 ans. «Je lui ai dit merci de ne pas m'avoir supprimé.» C'est tout. Pour l'abandon : «Il n'y a pas de pardon.»

La France, le bel appartement, les institutions sélectes, le ski trois fois par an, les nuits que sa mère a passées à l'aider pour ses devoirs, elle n'était pas demandeuse, mais elle continue à prendre. L'adoption, dit-elle, c'est une tentative de réconciliation entre deux souffrances, celles de l'enfant abandonné et celle du couple stérile, qui échoue presque tout le temps. Cria cuervos, et ils écriront un livre.

(1) Editions Anne Carrière.£

(2) Une question d'âge.

(3) Adolescence et adoption

 

- L'adoption sans merci.
Rencontre avec Barbara Monestier

- Une adoption peut-elle être réussie ?
Barbara Monestier et Evelyne Pisier.