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04/01/2011

[Le Monde] 318 enfants d'Haïti pour Noël !

318 enfants haitiens pour Noel.jpgUne mère couvre de baisers une enfant en larme qui éloigne son visage d'elle, la mère sourit, presse à nouveau ses lèvres sur les joues mouillées, l'angoisse est visible sur le visage de l'enfant, saisi par les flashes des journalistes.

Superficiellement, une scène émouvante d'une mère adoptante avec une enfant "sauvée" du séisme, du choléra, de la mort. Plus profondément, une enfant incomprise dans sa détresse, dans ses émotions profondes. Une enfant exhibée, manipulée, montrée comme une preuve absolue des "bonnes intentions parentales".

Ces scènes sont semblables à celles que nous avons observées dix mois auparavant, lors de la précédentes "accélération" des procédures d'adoption en Haïti de 368 enfants, à l'aéroport d'Orly. Lors de cette première "livraison" d'enfants du 11 février 2010, nous avions vu des enfants perdus, oscillant entre se taire en se plongeant dans une hypersomnie, des états de sidération, de prostration ; ou bien des enfants hurlant, marchant le regard perdu, n'attendant plus rien de ce monde adulte. La chronologie des troubles permettait d'évoquer une cause traumatique, liée au déplacement dans l'urgence des enfants.

Aujourd'hui l'histoire se répète et risque de compromettre l'adoption pour trois raisons principales : La première est celle de l'urgence du déplacement sans vérification de la fiabilité du dossier médical, psychologique, social. La seconde est secondaire au profil des parents allant en Haïti qui présentent pour beaucoup un statut de célibataire (70 à 80%), de parents plus âgés ou dont le profil psychologique fragile a été refusé dans d'autres pays. La troisième raison est l'absence de cadre juridique fiable garantissant l'accord des parents de naissance pour son adoption (indispensable au regard des trafics d'enfants).

La France s'est déjà faite sévèrement critiquées par les pays partis à la Convention de la Haye lors d'une Commission spéciale en juin 2010 sur les adoptions accélérées d'enfants haïtiens, alors que le Bureau permanent de La Haye avait pris le soin de rappeler que "l'adoption internationale n'était pas une solution d'urgence". Le cabinet de M. Kouchner avait décidé de mieux réguler ces adoptions et de respecter les procédures légales, dans l'intérêt de l'enfant. L'exigence éthique choisie était la vérification des procédures afin qu'aucun enfant ne soit issue d'un trafic d'enfants, ou bien que son identité n'ait pas été falsifié comme c'est souvent le cas pour des pays n'ayant pas signé la convention de La Haye.

"Tous les dossiers de ces enfants sont dits sans faille et les procédures datent d'avant le séisme" annonce sans sourciller l'avocat des familles. Ce n'est pas l'avis de Terre des hommes qui dès le 22 décembre dénonce notre empressement : "La majeure partie de ces enfants n'a pas eu de jugement d'adoption : ils ne peuvent légalement pas être adoptés… Leur situation familiale n'a pas été vérifiée par les autorités haïtiennes. Ces enfants ont peut-être encore leur famille et n'ont pas été préparés à quitter leur pays".

La réalité derrière ce "conte de Noël" est un nouveau scandale en matière d'adoption. Alors que la presse française titre "Les enfants haïtiens vont passer Noël en famille", Terre des hommes, ONG présente à Haïti, titre "Un enfant pour Noël ?".


UN ENFANT A BESOIN DE PARENT, PAS DE HÉROS


Cette colonisation moderne que véhiculent nos comportements politiques en matière d'adoption, n'est pas tolérable. Pas tolérable de la part d'un pays qui a mis les droits des enfants au cœur de ses préoccupations, pas tolérable au nom de l'adoption qui n'a pas pour vocation de sauver un enfant mais bien de construire une famille.

Les deux processus se distinguent : là où l'intervention humanitaire a une logique légitime d'intervention rapide, la construction filiative demande du temps. On ne devient pas le fils ou la fille d'un sauveur d'enfant. Un enfant a besoin de parent, pas de héros. La dette de l'enfant à ses parents est une dette de vie, jamais une dette de survie. La possession d'enfant ne doit pas prendre le pas sur la construction familiale car si tel était le cas, la haine viendra en lieu et place de l'amour. S'en suivra des faits divers dans lesquels des parents adoptifs abandonneront à nos services de l'aide sociale à l'enfance, leur enfant. Sujet tabou des tabous, trop loin du conte de Noël raconté d'une seule voix en ce 24 décembre.

Les débordements politiques médiatiques qui tiennent à valoriser la main tendue du gouvernement français, les images de parents-sauveurs, les commentaires qui exposent le geste généreux parental doivent être condamnés. Pendant que nous imaginons être des sauveteurs d'enfants, le monde nous regarde. Les plus graves conséquences seront subies par les enfants et leurs familles et les années à venir révéleront des échecs d'adoption fabriqués de toutes pièces. La double "livraison" des enfants d'Haïti va laisser de lourdes traces dans l'histoire de l'adoption internationale en France.

Pierre Lévy-Soussan, Psychiatre et psychanalyste, et Sophie Marinopoulos, psychanalyste

Source : Le Monde. 04.01.2011


Repères

- Haïti: ils arrivent et maintenant ?

- Adoption en Haïti. «Ce que la France a fait est scandaleux»

- Haïti. Terre des hommes dénonce une procédure d’adoption illégale

- Haïti & France. Ces adoptions sont "précipitées et éthiquement condamnables", selon Pierre Lévy-Soussan, pédopsychiatre

22/12/2010

Haïti & France. Ces adoptions sont "précipitées et éthiquement condamnables", selon Pierre Lévy-Soussan, pédopsychiatre

Pierre Levy-Soussan.jpgAlors que 300 enfants haïtiens en cours d’adoption sont attendus à Paris d’ici à vendredi, Pierre Lévy-Soussan, pédopsychiatre et psychanalyste, était l’invité de France Info ce matin.
Lui s’inquiète de l’accélération du processus d’adoption de ces enfants. "Attention à ne pas confondre temps de l’adoption et urgence humanitaire, prévient-il. Il faut du temps pour construire une famille".

L’opération menée depuis hier par le Quai d’Orsay est pour Pierre Lévy-Soussan, " précipité et condamnable au regard d’une certaine éthique de l’adoption".

Pour le pédopsychiatre, "toute accélération du processus juridique est préjudiciable aux enfants". Il estime à l’inverse des parents que Bernard Kouchner a eu raison de prendre le temps nécessaire à l’examen des dossiers. Il a mis en place "une logique adoptive et non une logique humanitaire", justifie-t-il, avant d’expliquer : "l’adoption n’est pas faite pour sauver des vies mais pour construire des familles".

Le spécialiste de l’adoption rappelle en outre que Haïti fait partie des pays qui n’ont pas signé la convention de la Haye et que ces enfants sont donc à haut risque de trafic d’enfants, ce qu’on appelle le blanchiment, c’est-à-dire rendre adoptable des enfants qui ne le sont pas en payant des familles.

Pierre Lévy-Soussan rappelle en outre que, dans le cas présent, il s’agit d’adoptions simples, c’est-à-dire d’adoption alors que les parents sont connus et que les enfants ont des liens avec eux. Dans ce cas précis, "accélérer la procédure met en péril la qualité de la séparation et l’équilibre psychique de l’enfant".

Enfin, le spécialiste, devant les images d’embrassades, prévient qu’il faut pour les parents " respecter le temps de l’enfant, ne pas se précipiter sur lui". Dans l’idéal, il eut fallu que les familles passent du temps avec l’enfant sur place, avant de le ramener. Au Brésil, les parents adoptifs sont tenus de passer trois mois, au Vietnam aussi. Ici, ils auront passé quelques heures.

Source : France-Info. 22.12.2010.

 

Un conte de Noël

Ce que BK, le méchant-homme-sans-coeur n'a pas pu faire, c'est MAM, la mère Noël tombée du ciel qui le fait (dans un style quasi militaire): en deux rotations, amener en France, 318 enfants haïtiens dépourvus de passeport mais bénéficiant d'un laisser-passer consulaire exceptionnel. Quel beau cadeau de Noël avant l'heure!

Pour ceux qui seraient naïfs, Fillon et Sarkozy sont déjà en campagne électorale...

D'ici peu, on en fera un film...

Et les acteurs se bousculeront: JVM , EFA , LDH, ...

 

Rétrospectif

- Pierre Lévy-Soussan, psychiatre et...
2010-04-04 Le collectif "SOS Haïti enfants adoptés" dénonce l [...] Quand ce texte est appliqué, les Etats vérifient scrupuleusement les conditions de l’abandon, s’assurent que l’intérêt de l’enfant est vraiment la priorité [...]

- Pierre Lévy-Soussan : ”On n'adopte pas pour... 
2010-11-11 Julien Arnaud reçoit Pierre Lévy-Soussan, pédopsychiatre spécialisé dans l'adoption. Dans son dernier ouvrage, "Destins de l'adoption" aux éditions Fayard, il répond à bon nombre d'idées reçues. [...] Interview-vidéo du 2 novembre 2010.

- France. Quand l'adoption tourne à l'enfer   2010-07-13 Environ 4 000 enfants sont adoptés chaque année en France.Des milliers de belles histoi
res d'amour familial, [...] Forum de la CADCO Les enfants adoptés sont-ils plus fragiles que les autres ?Si la plupart vont bien, [...]

- Les chiffres sont secrets et tabous en France :...    
devraient être refusés » Le Dr. Pierre Lévy-Soussan est pédopsychiatre, médecin directeur Consultation filiations à Paris. [...] Les plus graves sont ceux qui se traduisent par une maltraitance, avec abandon et remise de l’enfant à l’ASE (Aide [...]

- L’adoption n’est pas une action humanitaire...   
accompagné une convoi d’enfants adoptés en provenance d’Haïti et ayant transité par la Guadeloupe. [...] Dr Pierre Lévy-Soussan psychiatre, psychanalyste Mme Sophie Marinopoulos psychologue, psychanalyste -- Témoignage du Dr Bydlowski.

 

13/07/2010

France. Quand l'adoption tourne à l'enfer.

Marianne2.jpgEnviron 4 000 enfants sont adoptés chaque année en France.
Des milliers de belles histoires d'amour familial, confortées par une poignée de people exhibant leurs tribus Benetton.
Pourtant, dans bien des cas la greffe ne prend pas et le lien finit par casser dans des drames insoutenables. Enqûete sur un tabou.


Un article paru dans Marianne n° 688 | 26 juin au 2 juillet 2010 | Pages 70 à 77.

 

Pages  1 |  234 |  56 | 7 |

 

Ils en parlent aussi

- Blog de Jean-Vital de Monléon.
- Forum Racines coréennes
- Forum de la CADCO

 

Les enfants adoptés sont-ils plus fragiles que les autres ?

Si la plupart vont bien, l'étude "The Mental Health of US Adolescents Adopted in Infancy" met en évidence un peu plus de troubles du comportement, d'anxiété et de dépression que chez les non-adoptés.
Archives Pediatrics & Adolescent Medicine. Vol. 162 No. 5, May 2008

 

En septembre 2004. la Direction générale à l'action sociale (DGAS) et le Ministère de la Santé avaient décidés de "quantifier" les échecs de l'adoption.  Une étude avait été commandée à la psychosociologue Catherine Sellenet. Pour X et Y raisons, cette recherche a été suspendue. 
Néanmoins, en 2009, Catherine Sellenet publiait son ouvrage "Souffrances dans l'adoption".

 

Quelques livres-témoignages

- L'adoption et sa face cachée, par Christian Demortier
- Dis merci ! Tu ne connais pas ta chance d'avoir été adoptée, par Barbara Monestier
- Une question d'âge, par Evelyne Pisier
- L'enfant adopté. Comprendre la blessure primitive, par Nancy Newton-Verrier