Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/12/2006

Au-delà des frontières : notre attachement aux enfants et aux familles

Pour aider un enfant ...

Michel Lemay, Pédopsychiatre au Centre hospitalier universitaire mère-enfant Sainte-Justine à Montréal (*) 


La vie d'un enfant ne commence pas à sa naissance mais bien avant. À partir du moment où un adulte désire un enfant et devient ainsi déjà une mère ou un père potentiel, la représentation que ce couple va se faire du bébé à venir génère celui-ci puisqu'il devient une image, se met à occuper une place avant d'exister, mobilise chez les futurs géniteurs leur propre histoire d'enfant.

 

Cet enfant du rêve, est-il un petit être qu'on veut accompagner au fil des années pour qu'il devienne un sujet «individué» ou est-il déjà un objet destiné à réparer les manques, les carences, les souffrances d'un potentiel parent en détresse? Une fois qu'il est devenu embryon puis foetus, est-il déjà inscrit comme le prolongement absolu d'un parent, est-il vu comme une possession qui doit combler le vide?

 

Tous les intervenants de la petite enfance savent que ce passage du bébé de rêve au bébé réel est déterminant. Si un bébé est peu à peu vécu comme un persécuteur auprès d'un parent confronté à la solitude, à l'absence de réseau, à la dépression éventuelle, ce parent reste hanté par l'espoir de pouvoir se réparer par son bébé qui devient en grand danger. S'il ne se constitue pas une structure cohérente d'aide, ce petit enfant risque de connaître la négligence, la maltraitance, les abandons successifs entrecoupés de reprises angoissées et agressives puisqu'il deviendra un sujet mal compris.

 

Si nous sommes éducateurs travaillant auprès d'adolescents ayant connu des placements successifs, des séries d'investissements ratés, nous savons combien ces jeunes, tout en possédant très peu d'images intériorisées d'une mère ou d'un père, ont soif de rejouer leur enfantement puis leur enfance ratée grâce à un bébé poupée dont ils voudraient tout recevoir sans pouvoir beaucoup leur donner.

 

Tout ce que nous faisons pour devenir envers eux des personnes significatives auxquelles ils puissent un peu s'attacher et, de là, tout ce que nous pourrons interpeller sur les motifs de leurs désirs d'enfants, sur la vraie place d'une maternité et d'une paternité, sur les joies et les pièges qui les guettent, sèmera déjà quelques graines susceptibles de germer. Elles aideront ces adolescents devenus parents à être plus disponibles à l'accueil de leur futur bébé.

 

La découverte de l'attachement

Cela mène à parler de l'attachement. La découverte de ce processus revient essentiellement à John Bowlby qui eut l'intuition géniale que le bébé, de la même manière que maintes créatures animales, possédait une capacité innée de se tourner dès les premières semaines de la vie vers un partenaire de son espèce afin de se protéger et d'envoyer des signaux tels que s'accrocher, sucer, se blottir, pleurer, sourire pour établir un lien.

 

Si le bébé cherche à se tourner vers des gens, il faut que ces derniers répondent adéquatement à ses signaux, à ses appels, à ses demandes puis à ses désirs pour qu'un pont puisse se bâtir entre un organisme désirant se créer et un entourage capable de fournir des matériaux permettant d'édifier une vie psychique. Cette mise en évidence des mécanismes d'attachement est certainement l'une des grandes découvertes de ces dernières décennies tout en nous confrontant à d'immenses responsabilités.

 

On connaît bien à présent ce qu'on appelle les troubles de l'attachement, qui vont des états anxieux, des comportements d'ambivalence et d'évitement aux attachements désorganisés débouchant sur les carences relationnelles, les dysharmonies d'évolution, les mouvements apparemment incohérents de petits êtres qui n'ont jamais pu combler le vide issu de leurs premières années. Ils se retrouvent dans des structures familiales profondément détériorées par des facteurs immédiats, mais surtout par l'inaptitude du parent à répondre à leurs besoins du fait de leur passé -- qui ressemble comme deux gouttes d'eau à ce qu'ils sont en train de faire vivre à leurs tout-petits.

 

Comment réparer ces parents, comment les soutenir, réanimer en eux leurs propres capacités d'attachement? C'est le défi que nous, intervenants, avons sans cesse à relever. Il n'est «relevable» que si des structures d'aide à la petite enfance et à la parentalité s'installent de manière stable et cohérente en s'appuyant autant sur des rencontres à domicile, des lieux d'accueil et des ateliers éducatifs parents-enfants que sur des structures d'appoint visant le soutien, l'offre de modèles éducatifs, mais aussi des rencontres à valeur d'apports affectifs substitutifs.

 

Les processus d'attachement ne sont pas en effet réservés à la petite enfance. Ils sont des phénomènes permanents se déroulant durant toute l'existence. On peut donc, dans de nombreux cas, réanimer des potentialités parentales en mettant en place des réseaux d'aide, y compris en envisageant des parentalités partielles tandis que l'enfant séjourne également en famille d'accueil.

 

On sait aussi qu'un trop long acharnement thérapeutique, une trop grande vision utopique des intervenants peuvent prolonger de manière catastrophique des situations pathogènes en désorganisant la personnalité émergente de l'enfant. Il faut donc se donner des balises tant pour l'évaluation des aptitudes parentales que pour la durée, la qualité et l'intensité des interventions. Il faut oser se poser la question redoutable d'un retrait et ceci exige que chacun exerce ses responsabilités au bon moment, puisse s'appuyer sur les collègues d'autres disciplines, ne s'engage pas dans des positions dogmatiques du genre «il faut à tout prix sauvegarder les liens de sang» ou «il faut à tout prix briser les transmissions intergénérationnelles en plaçant le plus vite possible».

 

C'est ici sans doute que la définition de la place de chacun, les limites respectives des actions, la complémentarité des interventions deviennent non seulement des souhaits, mais des obligations éthiques.

 

La part du cerveau

Toute l'évolution d'un être humain n'est donc pas seulement liée à son environnement. Il y a une formidable organisation progressive d'un cerveau dont les circuits neuronaux peuvent être déréglés par des facteurs génétiques, pré, péri et postnatals, mais aussi environnementaux. Ces circuits sont en effet littéralement sculptés par les stimulations, les informations, les stress et les joies offerts par le monde extérieur et créés par ses propres évocations.

 

Le cerveau fabrique des représentations, mais il les reprend, les module, les censure, les transforme au point que nous nous construisons certes en fonction de ce que la réalité nous apporte, mais aussi à partir des représentations que nous nous faisons de cette réalité. Les distorsions, les élaborations d'images nous entraînent dans un univers cognitif et affectif à propos duquel nous avons à nous situer sans jamais trop savoir la part des événements concrets et celle de nos rêveries, de la chimie de nos neurotransmetteurs, et la part des éléments culturels dans ce que nous devenons.

 

Quelles sont nos complémentarités, nos limites, par rapport à cet amalgame d'éléments pouvant déclencher les déboires, les aléas des enfants et adolescents qui nous sont confiés?

 

Il y eut un temps naïf où nous pensions qu'une seule théorie pouvait à la fois nous apprendre ce qu'était un être humain et ce que nous pouvions faire pour l'aider. Tout gourou qui prétend que sa théorie peut offrir une synthèse des processus fondateurs de notre personnalité, et de là un type isolé d'intervention miracle permettant de rectifier les aléas éventuels, est peut-être intéressant dans certaines de ses idées, mais il se ment à lui-même et à nous-mêmes en formulant une telle espérance.

 

De la même manière, si nous pouvons espérer avoir une vision relativement synthétique des mécanismes adaptatifs qui sont à notre disposition, nous sommes incapables de manier correctement les différents moyens qui sont à notre disposition. Il en résulte la nécessité de reconnaître les bienfaits des approches interdisciplinaires.

 

L'enfant-objet

Nous avons à nous définir dans nos spécificités en fonction d'objectifs dépendant de la personnalité du sujet accompagné, de ses forces, de ses faiblesses, en fonction du réseau sociofamilial dans lequel il est inséré, en raison de nos tâches qui peuvent cibler le langage, la motricité, les représentations intérieures, les comportements adaptatifs ou toute autre situation.

 

Cette «centration» sur un aspect ne me gêne pas si elle comprend le rôle de chacun et si elle reste hantée par l'idée de construire un tissu d'accueil qui touche tous les besoins d'un être humain. Je la trouve dangereuse si elle oublie cette vision globale et, prenant comme un dogme l'application de tel modèle qui renie les autres, elle kidnappe l'enfant en le transformant en un objet dont il faut façonner les comportements, les pensées et les désirs au nom de l'effacement de tel symptôme ou, ce qui est pire, au nom d'une vision préconçue de ce qu'il doit être. Nous sommes alors, et souvent à notre insu, dans une violence psychologique qui frise l'abus.

 

En 50 années de psychiatrie, je pense que nous devons accumuler nos connaissances, les vérifier quand cela est possible, les élaguer, oser les remettre en cause tout en gardant les acquisitions qui semblent des pas en avant, conserver comme un trésor les fils qui paraissent solides, bâtir des réseaux d'interventions en sachant que chacune d'entre elles a ses indications et contre-indications, ses richesses et ses limites.

 

Seuls nous ne pouvons rien faire. Nous sommes seulement des médiateurs, c'est-à-dire des sujets qui, par nos professions, sommes placés entre l'être en souffrance et son environnement que vous, collectivités de vie, vous constituez. Si vous ne vous engagez pas au sein de chaque famille, au sein de chaque école, au sein de chaque quartier, au sein de chaque région pour accueillir ces sujets démunis qui vous heurtent, les drames non seulement continueront, mais progresseront.

 

* Extraits d'une allocution prononcée cet automne par l'auteur dans le cadre du congrès international «Au-delà des frontières: notre attachement aux enfants et aux familles», qui se tenait à Montréal.
Le texte intégral est disponible sur le site Internet de l'Association des centres jeunesse du Québec .

08:00 Écrit par collectif a & a dans Troubles DSM-IV | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Québec, Michel Lemay, pédopsychiatre | |  del.icio.us

04/12/2005

Ce sont les enfants abandonnés qui ont droit à une famille et non l’inverse | Fanny Cohen-Herlem

Fanny Cohen Herlem.jpgSelon Fanny Cohen-Herlem, pédopsychiatre et psychanalyste, on doit toujours privilégier l’adopté, même si les candidats à l’adoption vivent de vrais drames quand leurs démarches n’aboutissent pas.

 

« Les postulants sont souvent persuadés, explique Fanny Cohen-Herlem, qu’il y a, répondant à leur projet, de très nombreux enfants adoptables en France et dans le monde ». Mais, précise-t-elle : « Ce n’est pas le cas ». Il faut se faire à l’idée, conseille-t-elle d’autre part, que « tous les enfants ne sont pas adoptables et tous les parents ne sont pas susceptibles d’être des parents adoptifs ». Enfin, avant et après, l’adoption est un chemin où l’accompagnement des uns et des autres est indispensable et Fanny Cohen-Herlem regrette l’absence d’une formation spécifique des travailleurs sociaux.

 

Quand on écoute les parents on entend le plus souvent parler de « parcours du combattant » pour désigner les démarches inhérentes à l’adoption. Qu’en est-il dans la réalité ?

Neuf mois pour obtenir l’agrément du conseil général, soit plusieurs entretiens avec une assistante sociale, un/e psychologue et parfois un/e psychiatre. Neuf longs mois qui sont destinés à la fois à déterminer la capacité adoptive des parents juridiquement et sur un plan psychosocial, mais qui servent aussi de temps de réflexion approfondie pour les postulants, de retour sur eux-mêmes et leur désir d’enfant, seuls et avec les travailleurs sociaux. Ils peuvent prendre le temps de penser leur projet et déterminer leurs limites. Ils peuvent aussi aborder les difficultés éventuelles liées à cette filiation particulière.

Ces démarches, cette attente, correspondent à cette obligation de répondre en premier et avant tout aux besoins des enfants privés de famille. Une fois l’agrément en poche, que reste-t-il à faire ? Pour l’adoption d’un pupille de l’État, les parents attendent qu’un enfant leur soit attribué par le conseil de famille ; et pour l’adoption d’un enfant né à l’étranger, d’autres lois régissent l’adoption internationale, notamment la convention de La Haye (qui n’a pas été signée par tous les pays), qui entraîne d’autres obligations pour les parents.

Toutes ces procédures peuvent paraître fastidieuses, d’autant plus que les postulants sont souvent persuadés qu’il y a, répondant à leur projet, de très nombreux enfants adoptables en France et dans le monde, ce qui n’est pas le cas. En fait, elles ont pour objectif de protéger les enfants et, partant, les futurs parents des dérives possibles et de les « armer » au mieux pour cette aventure.

 

Justement, quelles sont alors les principales difficultés (éducatives et/ou psychologiques) rencontrées par ces parents, vis-à-vis de ces enfants ?

Les enfants adoptés sont d’abord des enfants, et, comme tels, ils rencontrent un certain nombre de difficultés inhérentes à leur développement psychoaffectif qui remettent en jeu, à chaque étape, l’équilibre précédemment acquis. Les symptômes de souffrance sont donc ceux utilisés par tous les enfants, mais l’adoption vient leur donner une couleur différente.

En effet, le traumatisme premier que représente l’abandon, puis, les éventuelles carences affectives précoces, les carences nutritionnelles, les séparations répétées, les possibles maltraitances, autrement dit, tout ce qui a précédé l’adoption est susceptible d’avoir des effets sur les modalités de développement et de relation de l’enfant. Mais, la façon dont les parents reçoivent l’histoire de leur enfant, comment elle retentit sur leur investissement, la représentation qu’ils s’en font, l’écho qu’elle rencontre avec leur propre histoire, leur désir de réparation… entrent largement en ligne de compte sur les effets de l’histoire des enfants.

Chaque histoire est unique et chaque symptôme est à replacer à la fois dans l’histoire de l’enfant et dans celle qu’il est en train de construire et de vivre avec sa nouvelle famille.

Les « troubles de l’attachement », notion très à la mode actuellement recouvrent en fait les troubles dus aux carences affectives précoces. Face aux difficultés relationnelles d’un enfant, ce qui est à interroger l’est autant du côté de l’enfant que du côté des parents car, dans toute relation on est au moins deux. Quelles que soient leurs qualités personnelles, tous les enfants ne sont pas adoptables et tous les parents ne sont pas susceptibles d’être des parents adoptifs.

Enfin, les parents adoptifs ont à se défaire de la tentation d’avoir à être des parents « parfaits », pour lesquels « tout fonctionne bien », car tout problème devient alors un échec personnel, une blessure narcissique. Reste à devenir un parent « suffisamment bon » au sens Winnicotien du terme.

 

Et du côté des enfants, leur âge d’abandon présente-t-il des conséquences sur leurs relations avec leurs parents adoptifs ? Quels sentiments peuvent-ils développer ?

Les difficultés pour les enfants varient bien sûr, selon l’âge de l’abandon et de recueil et de leurs modalités, ainsi que de leur histoire pré-adoptive. Ils vont rencontrer des parents chez qui ces difficultés vont être entendues, comprises, acceptées ou non de façons différentes. Et cela aura un effet sur l’évolution de ces difficultés quelles qu’elles soient.

Être adopté, c’est avoir été abandonné et il faut à l’enfant réussir à faire le deuil des parents d’origine, trouver d’autres repères identificatoires, et faire des parents adoptifs « ses parents ».

Être adopté c’est entrer dans une famille, s’adapter à ses codes, sa culture, ses valeurs.

Se sentir dans « sa » famille, signifie, pouvoir faire confiance, se sentir en sécurité dans un environnement stable, fiable et aimant. Quand on a été abandonné, la question du pourquoi finit toujours par se poser et entraîne alors souvent la remise en cause de la fiabilité des liens établis, leur attaque, le besoin de vérifier leur solidité. Cette question ne souffre pas une réponse unique car elle renvoie l’enfant à sa qualité d’être humain aimable et ayant une valeur. L’enfant a besoin d’entendre que le désir d’enfant de ses parents adoptifs fait écho à son propre désir de parents (même insu), et se sentir sujet désiré et unique avec toute l’histoire dont il est porteur.

Être adopté, ce peut être changer de pays et donc de langue, d’habitudes, sentir d’autres odeurs, goûter d’autres aliments. Être adopté, ce peut être aller à l’école pour la première fois. Être adopté, ce peut être se retrouver l’objet unique de l’attention de parents qui étaient en attente, et ce peut être parfois, un peu trop…. Être adopté, c’est apprendre que l’on peut être aimé sans que tout soit permis, que tout ce qui est demandé soit donné, c’est apprendre que la frustration n’est pas en contradiction avec l’amour porté, que l’autorité est nécessaire mais peut exister sans violence…. Être adopté, c’est à l’adolescence, vivre une crise qui prend un relief particulier car la remise normale en question des parents rejoint la question concernant les parents d’origine, et ouvre sur des perspectives qui peuvent être vertigineuses….

En matière d’adoption, quelles sont selon vous les principales dérives ?

On pense aux « trafics d’enfants », aux intermédiaires douteux, à l’argent qui circule…
Une des premières raisons à ces dérives est la forte demande d’enfants petits et en bonne santé. Il y a plus de demandes que de tels enfants adoptables. Le risque de dérive existe donc surtout si l’on ne prend pas la peine de s’informer un maximum avant de partir pour adopter un enfant à l’étranger.

Il existe des lois dans chaque pays d’origine et chaque pays d’accueil a ses propres règles pour ce type d’adoption. Par ailleurs un grand nombre de pays ont signé la convention de La Haye qui a pour objectif la protection des enfants privés de famille dans l’adoption internationale. Elle oblige les États à se doter d’un certain nombre d’instruments législatifs nécessaires à sa mise en œuvre et rappelle que l’adoption internationale doit toujours venir en second après la recherche de parents adoptifs dans le pays d’origine de l’enfant.

Partir dans un « pays La Haye » donne donc déjà des garanties aux postulants sur l’adoptabilité juridique de l’enfant qui leur sera confié. Passer par l’intermédiaire d’un Organisme agréé à l’adoption (OAA) donne aussi des garanties aux parents d’être accompagnés d’un bout à l’autre de leurs démarches. Prendre contact avec des associations de parents est une aide importante mais qui n’est pas toujours suffisante.

Partir seuls, dans un pays qui n’a pas signé la convention de La Haye rend les parents plus fragiles. C’est à eux d’aller dans les orphelinats, de trouver les avocats et les intermédiaires nécessaires aux procédures d’adoption. C’est ainsi qu’ils peuvent se trouver dans des situations difficiles, comme pouvoir choisir leur enfant, se trouver face à une fratrie alors qu’ils étaient partis pour un enfant unique, être soumis à des pressions financières… être pris malgré eux dans des circuits douteux.

On sait bien à présent que les enfants font l’objet d’un marché pour des intermédiaires peu scrupuleux et que dans certains pays, des pressions sont exercées sur des mères fragiles ou en grande précarité pour qu’elles vendent leurs bébés à peine nés ou même à naître… On évite au maximum les écueils en prenant toujours contact avec l’Autorité centrale française, représentée actuellement par la Mission de l’adoption internationale (avant sa transformation prévue pour 2006).

La possibilité pour les couples homosexuels d’adopter un enfant, semble plus complexe encore. Qu’en pensez-vous ?

Il s’agit effectivement d’un problème très complexe, qui doit être abordé sans idées préconçues, à distance de toutes pressions, d’où qu’elles viennent. Je vous livre ici l’état actuel de ma réflexion. L’amour homosexuel, quelle que soit sa valeur ne peut engendrer d’enfant, il est stérile par nature. Ce qui n’a rien à voir avec la capacité éducative et d’amour que peuvent avoir deux personnes du même sexe vivant en couple. Si le choix homosexuel entraîne l’impossibilité de procréer « naturellement », et l’on peut reconnaître que cela est une souffrance, ce n’est pas à l’enfant de traiter cette souffrance. En invalidant, par son existence la différence entre homosexualité et hétérosexualité, il est mis en position de rendre ce choix inexistant. L’adoption signifie pour l’enfant l’entrée dans une nouvelle filiation. Filiation symbolique qui lui donne un nom et le fait héritier et successeur dans l’ordre généalogique de ses nouveaux parents. L’amour que se portent les parents est ainsi, à défaut de se réaliser dans la conception et la naissance d’un enfant, symbolisé dans cette filiation. Les enfants adoptés ont besoin de se penser/rêver enfant engendré par les parents qui les ont accueillis.

Se retrouver avec deux adultes tutélaires du même sexe c’est obliger l’enfant à reconnaître un seul adulte comme père ou mère et le priver de l’autre et l’empêcher de vivre la différence sexuelle au sein du couple, différence qui l’aide à se structurer. Ce sont les enfants abandonnés qui ont droit à une famille et non l’inverse. C’est à la société de réparer les souffrances qu’endurent les enfants en leur donnant les moyens de se développer et de s’épanouir dans les meilleures conditions, dans un contexte qui soit le moins conflictuel possible.

Les politiques françaises mises en place en matière d’adoption sont-elles adaptées aux demandes d’adoption ?

Une politique appropriée est, à mon avis, une politique qui se définit en priorité en fonction des besoins des enfants privés de famille. Une politique qui tendrait à faciliter l’adoption, en réponse unique à la souffrance de parents qui souhaitent adopter ne paraît pas adéquate. Une politique qui faciliterait l’adoption internationale au motif que les orphelinats sont « pleins d’enfants adoptables » ne tiendrait pas compte des réalités des pays d’origine, ni du caractère subsidiaire de ce type d’adoption.

Il est fondamental que les procédures soient claires et connues des postulants, que ce soit celles du pays d’accueil ou celles du pays d’origine. Il est aussi fondamental que les futurs parents soient préparés à l’accueil d’un enfant, en particulier s’il s’agit d’un enfant né à l’étranger, et qu’ils puissent trouver si nécessaire, des lieux d’écoute, d’aide et de soins avec dans un premier temps, des professionnels connaissant les problématiques particulières liées à l’adoption.


Voulez-vous dire par là, que les travailleurs sociaux œuvrant dans ce domaine ne sont pas suffisamment formés aux problématiques liées à l’adoption ?

Il me semble que l’écho donné aux problèmes liés à l’adoption a sensibilisé à la fois le public et les travailleurs sociaux. Néanmoins, il y a encore peu de formations qui leur soient proposées. Dans les situations de crise, les travailleurs sociaux se trouvent confrontés à l’inévitable question « qu’est ce qui est lié à l’adoption ? ». On voit donc ici la nécessité de bien connaître les particularités de l’adoption pour ne pas tomber dans le piège qui consisterait à tout lier à l’adoption.

Une formation adéquate consisterait donc à proposer une connaissance juridique de base sur le cadre légal de l’adoption nationale et internationale, des notions sur les effets de l’abandon précoce et tardif, les particularités liées à l’adoption d’enfants petits et d’enfants « grands », les problèmes d’ordre psycho affectifs et éducatifs des enfants et des parents, ainsi que les structures de recours en cas de difficultés. Il serait aussi intéressant de tordre le cou à un certain nombre d’idées reçues sur l’adoption.


Source : Le Lien Social.

 

L'enfant adopté n'est pas une marchandise
Libération | 25.10.2006